Un duché meurtri à reconstruire
En 1365, après la victoire d’Auray, le traité de Guérande consacrent l’ascension de Jean IV de Montfort. Jeune prince* victorieux, il accède au duché de Bretagne avec l’assurance d’un souverain promis à un destin éclatant. Vassal du roi de France, il doit prêter hommage à Charles V. Ce geste attendu n’intervient qu’en décembre 1366, dans sa forme la plus simple. Déjà, l’ombre de l’ambiguïté s’installe entre le roi de France et son turbulent vassal breton.
Jean IV nourrit une ambition claire : transformer la Bretagne en un État puissant, prospère et organisé, capable de préserver son autonomie face aux grandes puissances. Il veut réformer, moderniser, bâtir une autorité solide. Mais les grandes familles bretonnes, jalouses de leurs privilèges et méfiantes devant le changement, hésitent. Elles observent, elles attendent, car nul n’aime voir l’ordre ancien bouleversé. Le duc doit alors conjuguer l’ardeur du réformateur avec la patience du souverain, rallier peu à peu la noblesse à son projet, et asseoir durablement son autorité.
La guerre de Cent Ans déchire toujours la France et l’Angleterre, et Jean IV, ballotté comme un navire entre deux tempêtes, tente de sauver l’indépendance fragile de son duché. Exilé puis revenu aguerri, il reprend la barre et entreprend de redonner souffle et grandeur à la Bretagne, en s’attelant aux réformes intérieures et en traçant le chemin d’une nation bretonne en devenir.
* Un prince désigne, à la fin du Moyen Âge, un duc, comte, marquis, etc… qui exerce une autorité quasi souveraine sur ses terres.
La monnaie et le fouage : instruments de légitimation du pouvoir ducal
Dans ce contexte de reconstruction, Jean IV cherche à affirmer son autorité par des signes tangibles. Dès 1364, il frappe sa propre monnaie, ornée de ses armoiries, pour remplacer celle de Charles de Blois. Le lion héraldique des Montforts, griffu et à double queue, devient l’emblème de cette souveraineté. Puis l’iconographie s’enrichit : lion assis entre les cornes du heaume, lion tenant un blason d’hermine, et un psaume biblique apparaît, modifié — “Dieu est venu à mon aide” au lieu de “Dieu vient à mon aide” — rappelant la victoire d’Auray. La monnaie acquiert ainsi une portée spirituelle et politique.
Dans le même mouvement, en 1365, il institue le fouage, impôt direct prélevé sur les feux roturiers solvables, destiné à assurer des revenus réguliers pour reconstruire le duché et financer sa défense. Malgré l’exemption de certaines catégories vulnérables (pauvres, veuves, pêcheurs), l’impôt demeure inégalitaire, puisque nobles et clergé en sont dispensés.
Dans certaines paroisses, des aménagements particuliers sont concédés pour apaiser les opposants ou fidéliser des familles puissantes comme les Rohan, mais ces privilèges nourrissent des jalousies et accentuent les tensions au sein des paroisses.
La mesure suscite rapidement un mécontentement général : les roturiers dénoncent une charge accrue, tandis que les seigneurs y voient une atteinte à leurs droits fiscaux traditionnels. Le rejet du fouage apparaît ainsi quasi unanime. Dès lors, la situation se retourne contre lui.
Entre loyautés féodales et pressions étrangères
À ces contestations fiscales s’ajoutent bientôt des difficultés diplomatiques. Jean IV, encore inexpérimenté, peine à incarner la réconciliation attendue après Auray. Son attitude paraît ambiguë, jusque dans les yeux d’Olivier de Clisson, son compagnon d’armes. Toujours comte de Richemont et endetté auprès d’Édouard III, il cède aux Anglais la gestion de plusieurs places fortes bretonnes, dont Brest. Présentées comme garanties financières, ces concessions offrent en réalité à l’Angleterre des bases portuaires stratégiques, capables de contrôler les routes maritimes et de maintenir une pression constante dans la guerre de Cent Ans.
Pour consolider son pouvoir, Jean IV accepte ce compromis et s’assure le soutien de son ancien allié, sans rompre avec la France. Mais voir des forteresses bretonnes sous domination étrangère exacerbe les sentiments anti-anglais, aux yeux de la noblesse militaire bretonne, le duc paraît céder une part de la souveraineté du duché.
À ces difficultés diplomatiques s’ajoute un obstacle mystique : la mémoire de Charles de Blois. Les récits de miracles autour de son tombeau se propagent comme le feu et entretiennent une ferveur grandissante, bientôt renforcée par les démarches de canonisation de Jeanne de Penthièvre. Jean IV doit ainsi gouverner face à un rival qui, même mort, incarne une légitimité sacrée, et une alternative politique en l’absence d’héritier.
Entre diplomatie contrariée, contestation féodale et la mémoire sacrée de Charles de Blois, le début du règne de Jean IV apparaît comme celui d’un pouvoir assiégé.
Un pouvoir ducal fragilisé
Ce pouvoir assiégé se fissure encore davantage lorsqu’un geste maladroit transforme en adversaire un ancien compagnon d’exil et frère d’armes : Olivier V de Clisson. Cousin par alliance depuis 1361, chevalier breton au courage reconnu, il s’illustre brillamment lors de la bataille d’Auray où, perdant un œil, il en ressort auréolé de gloire.
Clisson attend une reconnaissance à la hauteur de son engagement. Il espère un geste fort, pourquoi pas le château du Gâvre, avec sa forêt environnante, tout proche de son domaine de Blain. Mais au moment de récompenser ses alliés, Jean IV choisit de céder l’apanage du Gâvre à John Chandos, capitaine anglais, vainqueur d’Auray, également.
Pour Olivier, c’est une humiliation. Lui qui espérait agrandir son domaine se retrouve avec un voisin anglais imposé par le pouvoir ducal. Un affront, à la fois personnel et territorial. Sa réaction est immédiate, il ne cache ni sa colère, ni son amertume. Il s’écrie :
« J’aimerais mieux me donner au diable que de voir l’Anglais mon voisin ! »
Cette formule illustre son opposition farouche à l’installation anglaise imposée.
En humiliant Clisson, Jean IV commet une faute politique majeure : il perd la confiance d’un compagnon auréolé de gloire et pousse un héros breton dans les bras du clan de Penthièvre allié à la couronne royale française.
1366 – Une alliance anglaise aux conséquences ambivalentes
En 1366, le duc Jean IV de Bretagne épouse Jeanne Holland, petite-fille du roi Édouard Ier d’Angleterre. Ce mariage prestigieux scelle une alliance politique solide avec la couronne anglaise, mais accentue également la dépendance du duché envers ses anciens alliés. Loin d’apaiser les tensions, cette union ravive les soupçons au sein de la haute noblesse bretonne. Beaucoup craignent que Jean IV, déjà perçu comme anglophile, ne compromette l’autonomie du duché et n’attise la méfiance du roi de France.
Une politique plus nuancée qu’il n’y paraît
Réduire Jean IV de Bretagne à un simple vassal des Anglais serait réducteur. Le duc cherche à gouverner en intégrant ses anciens adversaires de la guerre civile. Dans le conflit franco-anglais, il tente de maintenir une neutralité. La présence d’Anglais dans son entourage s’explique par son éducation outre-Manche et par les origines de son épouse, qui introduisit ses propres serviteurs et dames de cour.
En réalité, un seul Anglais exerce une véritable autorité dans le duché : Thomas Melbourne, à la fois chanoine de Nantes et receveur général jusqu’en 1373. Sa nomination n’est pas un hasard : Jean IV, élevé en Angleterre et encore dépendant de ses alliés d’outre-Manche, confie à ce proche de confiance une fonction ingrate et politiquement risquée, celle de lever les impôts et gérer les finances. Le statut ecclésiastique de Melbourne, membre du chapitre cathédral, renforçait son autorité et sa légitimité, mais sa gestion calamiteuse lui valut de vives critiques. Son influence alimenta l’image d’un duc gouvernant sous tutelle anglaise. Les autres Anglais présents ne sont que domestiques ou proches personnels de la duchesse, sans poids politique.
Quant aux garnisons anglaises encore présentes dans certaines places fortes bretonnes, elles relèvent moins d’un choix stratégique que d’un héritage militaire de la guerre de Succession. Leur présence, bien que limitée, offre aux Anglais un point d’appui potentiel pour débarquer plus aisément sur le sol français. Par ailleurs, certains Anglais possédaient des fiefs en Bretagne et s’étaient même mariés à des Bretonnes, tout comme des seigneurs bretons qui détenaient des terres en Anjou ou en Normandie.
Dans ce contexte, le jeune duc Jean IV, en cherchant à imposer son autorité sur une noblesse peu encline à se soumettre après plus de vingt ans d’indépendance, s’attire rapidement leur mécontentement. La présence d’Anglais dans son entourage devient un prétexte idéal pour ses opposants, qui le dépeignent comme anglophile. Son mariage en 1366 avec Jeanne Holland, renforce cette image et nourrit les craintes d’une influence anglaise accrue sur le duché.
Cette proximité, même partielle, alimente les soupçons, que certains attisent afin de soulever une lame de fond capable d’emporter le jeune prince.
La félonie de 1369
En 1369, à la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre, Charles V choisit de maintenir sa confiance en Jean IV. Plutôt que de l’envoyer combattre sur les champs de bataille, le roi lui confère une mission spécifique : demeurer en Bretagne, assurer la défense des côtes et prévenir tout débarquement ennemi. Mais le duc trahit cette mission. Il laisse une troupe anglaise débarquer à Saint-Malo, traverser la Bretagne pour rejoindre le prince de Galles en Poitou, et les invite même à Nantes durant trois jours. Ses contemporains y voient une félonie, quand lui n’y voyait peut-être qu’un geste d’amitié envers d’anciens alliés. En accueillant l’ennemi, Jean IV se condamne lui-même : cette attitude suffit à briser la confiance du roi et à saper son autorité en Bretagne, ouvrant la voie à l’ascension de nouveaux rivaux.
L’ascension d’Olivier V de Clisson
Profitant de la fragilité politique du duché, Olivier V de Clisson saisit l’occasion de renforcer son pouvoir en prêtant allégeance au roi de France Charles V. À la fin du XIVᵉ siècle, le royaume peut désormais compter sur deux figures bretonnes illustres : Olivier V de Clisson et Bertrand du Guesclin. Ensemble, ils mènent de nombreuses campagnes décisives contre les Anglais dans le cadre de la guerre de Cent Ans, redonnant à la France un avantage militaire et politique.
Après s’être rallié au camp de Jeanne de Penthièvre, celle-ci lui remet en 1369 l’administration de ses domaines bretons. Clisson s’impose alors comme l’un des principaux chefs du parti Blois-Penthièvre et étend son autorité sur une large partie de la Bretagne, du pays nantais au Trégor, jusqu’au Porhoët. En remettant les places fortes en état, il consolide activement son pouvoir et celui du clan Penthièvre, s’imposant comme un adversaire redoutable face au duc.
Ce renforcement militaire n’est pourtant qu’un prélude : le véritable affront au duc survient avec la vente de Josselin, symbole d’une rupture ouverte entre Clisson et Jean IV.
La vente de Josselin : un affront diplomatique
En mai 1370, Charles V orchestre une transaction stratégique : il échange avec le comte d’Alençon le château de Josselin et les terres du Porhoët contre des domaines normands, avant de céder ces nouvelles possessions bretonnes à Olivier V de Clisson. Devenu maître de Josselin, Clisson s’empresse de fortifier la place et d’en faire un bastion imprenable, mais aussi sa résidence principale — un affront direct au duc Jean IV, qui voit s’élever au cœur de la Bretagne un rival désormais soutenu par le roi de France.
Cette opération, menée sans le consentement du duc, révèle l’emprise croissante du roi de France sur les affaires bretonnes et fragilise son autorité. Le coup est d’autant plus rude que, quelques mois plus tard, Clisson et Du Guesclin scellent une alliance par le sang, isolant davantage Jean IV.
Pour Clisson, Josselin n’est pas qu’un château : c’est un symbole. En transformant la forteresse en résidence principale, il prend sa revanche sur l’humiliation de Gâvre et affirme son rang parmi les grands seigneurs bretons. Après l’affront de Josselin, une ombre plus redoutable encore se lève : celle de Charles de Blois sanctifié.
Jean IV face au spectre de Charles de Blois
Une mémoire encombrante
La mort de Charles de Blois à Auray ne met pas fin à son influence. Autour de son tombeau de Guingamp, les récits de miracles entretiennent l’image d’un prince vaincu mais sanctifié. Dans une Bretagne où la piété populaire façonne la politique, cette ferveur devient une arme redoutable : elle oppose au pouvoir montfortiste une légitimité spirituelle qui échappe à Jean IV.
L’offensive angevine
Ce culte est porté par Louis d’Anjou, frère du roi Charles V et gendre de Charles de Blois. En épousant Marie de Blois, il s’est placé au cœur du parti Penthièvre. Pour lui, la canonisation de son beau-père n’est pas seulement un acte de piété : c’est une stratégie dynastique. Elle lui offrirait prestige et influence, tout en faisant apparaître Jean IV comme un usurpateur. Et si elle ne lui donnait pas directement le trône ducal, elle pouvait au moins l’installer comme prétendant provisoire, d’autant que les fils de Charles de Blois — ses beaux-frères — étaient toujours retenus prisonniers en Angleterre.
Un procès bref, une décision interminable
L’enquête canonique s’ouvre à Angers, fief de Louis d’Anjou, en septembre 1371 et s’achève dès décembre. Mais une fois les témoignages recueillis, le dossier prend une autre dimension : transmis à la Curie pontificale, il reste en suspens pendant cinq longues années. Durant ce temps, Louis d’Anjou déploie toute son influence : il active ses réseaux, finance généreusement la procédure et multiplie les pressions pour faire avancer la cause. Son objectif est limpide : obtenir la canonisation de Charles de Blois afin d’offrir au parti Penthièvre une légitimité spirituelle capable de renverser l’équilibre politique en Bretagne.
L’ajournement, fruit d’une résistance obstinée
Au fil des années, le dossier s’enlisa dans les méandres de la bureaucratie papale avignonnaise, avant de connaître un dernier sursaut en 1376. La canonisation paraissait imminente, mais le départ du pape Grégoire XI pour Rome y mit un terme définitif. Ainsi, malgré les pressions et les financements de Louis d’Anjou, la cause échoua. Jean IV pouvait se réjouir : ses démarches insistantes auprès du pape avaient contribué à ce que Charles de Blois demeure un bienheureux, et non un saint consacré par Rome.
Un destin différé
Ce n’est qu’à l’époque moderne que la mémoire de Charles de Blois obtient une reconnaissance officielle. Le 14 décembre 1904, le pape Pie X le proclame bienheureux et fixe sa fête liturgique au 29 septembre, jour anniversaire de sa mort.
1372 : La fracture Franco-Bretonne
Jean IV, vassal réticent de Charles V
En 1372, le roi de France Charles V lance une grande campagne militaire pour reconquérir les territoires perdus face à l’Angleterre. Cette opération mobilise les meilleurs capitaines du royaume, dont Bertrand du Guesclin et Olivier V de Clisson.
À cette époque, Jean IV de Montfort, vassal du roi de France, devrait prendre part à l’effort militaire. Pourtant, il refuse de s’engager et revendique une stricte neutralité, affirmant vouloir préserver la Bretagne des ravages de la guerre.
Une neutralité perçue comme félonie
Pour Charles V, cette neutralité n’est qu’un masque : elle révèle l’inclination du duc pour l’Angleterre et son incapacité à remplir ses devoirs féodaux. Dans un duché stratégique pour les débarquements ennemis, l’attitude de Jean IV apparaît comme une trahison déguisée.
Une rupture politique
L’épisode de 1372 marque une rupture plus nette que celle de 1369. Alors qu’en 1369 Jean IV s’était compromis par son inaction et l’accueil des Anglais, en 1372 il refuse ouvertement de participer à une campagne royale. Ce geste institutionnalise la méfiance du roi de France et accentue l’isolement du duc. La Bretagne, déjà fragilisée par les rivalités internes et par l’ascension de Clisson et de Du Guesclin, devient le théâtre d’un conflit politique entre fidélité féodale et alliances étrangères.
L’affaire du traité secret de 1372 : un tournant décisif
De plus en plus isolé, Jean IV cherche à consolider ses appuis. Menacé par l’influence croissante de Charles V, il se tourne vers ses alliés traditionnels : les Anglais. Le 12 juillet 1372, ses ambassadeurs signent secrètement à Londres un traité défensif et offensif avec Édouard III, destiné à garantir la protection de la Bretagne contre toute agression française.
Ce pacte, censé rester confidentiel, tombe pourtant entre les mains des agents du roi de France. Les circonstances de l’interception demeurent obscures, mais Charles V s’en empare aussitôt pour accuser Jean IV de trahison. La nouvelle se répand rapidement en Bretagne, relayée par Clisson et Du Guesclin. L’image du duc, que certains voyaient encore comme un arbitre entre les deux couronnes, s’effondre brutalement.
La révélation de son double jeu résonne comme un glas funèbre : la défiance se transforme en véritable rupture avec la couronne française. Discrédité, Jean IV voit son autorité vaciller, minée par les soupçons et les manœuvres de ses adversaires. La confiance s’effrite, les fidélités se rétractent, et le pouvoir ducal chancelle.
En mars 1373, le comte de Salisbury tente un débarquement anglais à Saint-Malo. L’opération échoue, repoussée par les Français. La méfiance se mue en confrontation ouverte, et Charles V ordonne à son connétable, Bertrand Du Guesclin, d’intervenir en Bretagne. En quelques mois, Du Guesclin, Clisson et les nobles bretons ralliés reprennent sans grande résistance les principales places et villes du duché, tandis que Jean IV prend la fuite.
Un Prince déchu
Le 28 avril 1373, Jean IV est seul. Politiquement isolé, abandonné par la majorité des seigneurs bretons, il quitte la Bretagne avec une poignée de fidèles et se réfugie dans son comté de Richemont, en Angleterre. Celui qui se voulait maître du duché ne conserve plus que des droits symboliques sur Guérande, vestiges d’un pouvoir désormais en lambeaux.
La réaction royale est immédiate : Charles V confisque le comté de Montfort-l’Amaury, qui se trouve en France, et le donne à Du Guesclin, l’artisan de la reconquête bretonne. Ce geste punit le duc déchu tout en récompensant le connétable, désormais établi comme grand seigneur. Toutefois, l’acte de donation ménage habilement une issue diplomatique : il stipule que Jean IV pourra recouvrer son domaine s’il consent à rendre hommage au roi.