L’Ordre de l’Hermine : fondation et symboles
Fondé en 1381 par Jean IV, l’Ordre de l’Hermine s’inspire de l’Ordre de la Jarretière, reçu lors de son exil en Angleterre. À son retour, le duc crée cet ordre pour affirmer son attachement à la Bretagne. L’hermine, emblème régional, devient le cœur du symbole : pureté, fidélité, noblesse.
L’Ordre se distingue par son ouverture aux femmes — une première à l’époque. Le collier, orné d’hermines et de la devise « A MA VIE », incarne l’engagement des chevaliers envers leur duc. Lors du traité de 1381, les membres de la délégation bretonne portent ce collier, affirmant leur loyauté et leur volonté de préserver l’autonomie du duché.
En 1382, Jean IV fait construire la chapelle de l’Ordre à Saint-Michel-aux-Champs, à Auray, en mémoire de la bataille de 1364. Les colliers des chevaliers défunts y sont fondus en objets liturgiques, symbolisant le passage de la chevalerie au service spirituel.
Alliances et rivalités : la montée en puissance d’Olivier V de Clisson
Après la mort de Jeanne de Penthièvre en 1384, son fils Jean — héritier du parti Blois-Penthièvre — demeure otage en Angleterre, conséquence des accords passés lors du conflit de succession. Malgré sa captivité, il désigne Olivier V de Clisson pour agir en son nom en Bretagne et en France. Investi de cette mission, Clisson devient le principal représentant du parti Blois-Penthièvre, concentrant autour de lui une autorité politique considérable. Cette montée en puissance inquiète profondément Jean IV, qui observe la situation avec prudence, attendant le moment opportun pour reprendre l’initiative.
Quelques mois plus tard c’est Jeanne Holland, épouse anglaise de Jean IV, qui décède. Jean IV met fin à l’influence anglaise. Il renvoie de sa cour les derniers serviteurs anglais. Désormais, les Anglais sont tolérés comme commerçants ou marins, mais exclus du pouvoir, à une exception près : Brest, qui reste sous influence anglaise.
Le Château de l’Hermine : résidence et symbole
Entre 1380 et 1385, Jean IV fait construire à Vannes un château défensif et administratif, intégré aux nouveaux remparts. Il double la surface de la ville, bâtie sur une zone marécageuse. Il nomme ce château « Château de l’Hermine », en hommage à son ordre chevaleresque et à ses armoiries.
Jeanne de Navarre : un mariage stratégique
En octobre 1386, Jean IV de Bretagne, toujours sans héritier, épouse Jeanne de Navarre, fille de Charles II dit le Mauvais. Par sa mère, elle est petite-fille du roi Jean II le Bon et cousine de Charles VI. Ce mariage, minutieusement négocié, scelle une alliance entre la Bretagne, la Navarre et la maison capétienne d’Évreux, étroitement liée aux Valois.
Pour Jean IV, cette union est hautement stratégique. Elle lui permet de renforcer sa position au sein du royaume de France tout en se détachant de l’influence anglaise, après la mort de sa seconde épouse, Jeanne Holland. En choisissant Jeanne de Navarre, le duc affirme une volonté de stabilisation politique et dynastique, tout en rééquilibrant les forces en présence autour du duché.
Une dynastie consolidée
De cette alliance naissent sept enfants, dont :
Jean V, futur duc de Bretagne
Arthur III, connétable de France puis duc
Richard, comte d’Étampes, ancêtre d’Anne de Bretagne
Cette descendance confère à la maison de Montfort une légitimité dynastique incontestable, capable de rivaliser avec les plus grandes lignées du royaume.
Clisson, l’obsession du duc
Malgré une succession désormais assurée, Jean IV reste profondément troublé par l’ascension d’Olivier V de Clisson, connétable de France et deuxième personnage du royaume. Le traité de « bons alliés » signé en 1381, puis renouvelé en 1382, n’apaise en rien les tensions. Clisson, en consolidant son réseau d’alliances, devient un rival politique de plus en plus menaçant.
Le point de bascule survient lorsque Clisson négocie la libération de Jean de Blois, fils de Charles de Blois, encore otage en Angleterre, et le marie à sa fille cadette, Marguerite. Ce rapprochement avec la maison Blois-Penthièvre, inquiète profondément Jean IV. Il y voit une tentative de reconstitution d’un parti dynastique concurrent, soutenu par la cour royale.
Accablé par une rancune devenue obsessionnelle, le duc décide d’agir. En juin 1387, il invite Clisson à Vannes sous prétexte d’une session du parlement breton et de l’inauguration du château de l’Hermine. Derrière cette invitation officielle se cache une intention calculée : le 27 juin, Clisson est arrêté sur ordre du duc et emprisonné.
L’arrestation du connétable à Vannes (1387)
Jean IV envisage un temps de faire exécuter Clisson, mais son maître d’armes, Jehan de Bazvalan, refuse d’appliquer l’ordre. Le duc revient alors sur sa décision et consent à libérer le connétable, à condition qu’il verse une lourde rançon et cède plusieurs forteresses stratégiques, dont Josselin et Blain.
L’année suivante, à la demande de Clisson, le roi Charles VI intervient pour arbitrer le conflit. Il ordonne la restitution des terres confisquées, mais laisse la rançon au duc, soucieux de préserver l’équilibre diplomatique avec la Bretagne. Cet épisode marque le paroxysme de la rivalité entre Jean IV et Clisson, révélant combien les tensions entre pouvoir ducal et influence royale ont glissé vers une logique de vengeance personnelle.
L’engrenage fatal
L’attentat de la rue Sainte Catherine à Paris
En juin 1392, Paris est le théâtre d’un acte de violence politique : Pierre de Craon, seigneur du Maine, tend une embuscade à Olivier V de Clisson, connétable de France, qu’il accuse d’avoir provoqué sa disgrâce auprès du roi Charles VI. Craon le fait violemment attaquer dans la rue Sainte Catherine alors qu’il rentrait chez lui. Clisson, laissé pour mort, survit miraculeusement mais se retire temporairement de la cour.
Craon s’enfuit et trouve refuge auprès du duc de Bretagne, Jean IV, qui refuse de le livrer. Il finit par s’exiler en Angleterre. Furieux, Charles VI décide de mener une expédition punitive contre la Bretagne. Mais en chemin, dans la forêt du Mans, le roi est frappé par une violente crise de démence : il attaque ses propres soldats, persuadé d’être trahi, et manque même de tuer son frère qui l’accompagnait. Cet épisode marque le début de sa folie, qui hantera durablement son règne et bouleversera l’équilibre du royaume.
Le basculement du pouvoir
Profitant de la crise de folie, les oncles du roi — Philippe le Hardi, Jean Ier duc de Berry, et Louis Ier duc d’Anjou, du côté paternel, ainsi que Louis II de Bourbon, oncle favori du roi du côté maternel — reprennent le contrôle du gouvernement. Ils évincent les Marmousets, conseillers loyaux du souverain, parmi lesquels se trouvait notamment Clisson.
Un cinquième de la Bretagne sous l’autorité de Clisson
Affaibli et absent, Olivier V de Clisson devient une cible politique. Accusé d’enrichissement illégal, le Parlement ordonne l’examen de son testament, coutume courante au moyen âge. Sa lecture révèle une fortune considérable, qui attise les soupçons de ses adversaires.
En tant que connétable de France, Clisson a perçu des appointements colossaux — jusqu’à vingt-quatre fois le salaire du chancelier de Bretagne en temps de guerre. Mais sa richesse ne repose pas uniquement sur ses fonctions : elle est le fruit d’une gestion rigoureuse de ses domaines, de revenus seigneuriaux classiques (taxes, péages, exploitation forestière), et d’une stratégie économique audacieuse.
Clisson affrète des navires de commerce, prête à intérêt à grande échelle — y compris au pape Clément VII et à la famille royale — et profite de sa position pour spéculer sur les dévaluations monétaires.
Il possède plus de 60 domaines répartis comme suit :
17 en Poitou
8 en Normandie
3 en Anjou
Le reste en Bretagne
Ses terres bretonnes comptent environ 20 % de la population de la Bretagne à la fin du XIVe siècle, signe de son poids politique et territorial.
Selon l’historien Yvonig Gicquel, ses revenus annuels vers 1407 équivaudraient à près de 200 millions d’euros en valeur actuelle (2025), et sa fortune globale à plusieurs tonnes d’or et d’argent. Bien que fondée sur des pratiques légales et innovantes, cette richesse devient un argument politique pour l’évincer. Jaloux de son ascension et inquiets de son influence, les princes du sang l’accusent d’enrichissement illégal.
La condamnation et l’exil
Le 10 décembre 1392, le Parlement de Paris condamne Olivier V de Clisson pour enrichissement illicite. Banni du royaume et sommé de restituer son épée de connétable, il refuse de se soumettre à ce qu’il considère comme un complot politique. Clisson se retire alors dans sa forteresse de Josselin, en Bretagne, où il sait pouvoir compter sur ses appuis.
Ce château, qu’il a fait reconstruire à partir de 1370, est l’un des plus impressionnants de son temps : ceint de remparts de 25 mètres de haut, jalonné de neuf tours, dominé par une tour maîtresse de 90 mètres de circonférence. Ces dimensions traduisent une volonté claire : affirmer sa puissance et défier symboliquement le pouvoir ducal, dont le siège est alors à Vannes.
Jean IV, profitant de la disgrâce de son rival, lance une offensive en 1393 et met le siège devant Josselin. Mais la forteresse résiste. Le duc, incapable de faire plier Clisson, est contraint de lever le siège.