Cercle Celtique de Rambouill

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Le Miracle de Noël

Jean V le Sage (1389–1442) : un règne parmi les plus longs et les plus prospères du duché de Bretagne

1389 : Le miracle de Noël

Alors que l’hiver enveloppe la Bretagne de son manteau glacé, le château de l’Hermine, à Vannes, est en effervescence en ce 24 décembre 1389. La duchesse s’apprête à enfanter.

Soudain, au cœur de la nuit, un cri déchire le silence : l’enfant paraît.

La chancellerie proclame qu’il est l’héritier légitime des rois et princes de Bretagne.

Baptisé Pierre, en hommage à son ancêtre Pierre de Dreux, dit « Mauclerc », il gouverne sous le nom de Jean V de Bretagne. Il a trois frères — Arthur, Gilles et Richard — et trois sœurs.

1396‑1397 : Mariage avec Jeanne de France

Héritier du duché, Jean V est très tôt promis à un mariage stratégique. Dès 1392, son père, Jean IV, conclut avec le roi Charles VI de France l’union de Jean avec Jeanne de Valois, fille du roi et d’Isabeau de Bavière, et cousine au second degré de Jean V.

Le mariage est célébré à Paris en 1396, puis régularisé en 1397 par une dispense papale rectificative en raison de leur très jeune âge (7 et 5 ans). La dot permet au duc Jean IV de racheter la forteresse de Brest aux Anglais, dont il reçoit les clés le 12 juin 1397.

Le couple aura sept enfants, trois fils, François, Pierre et Gilles, et quatre filles, contribuant ainsi à assurer la stabilité de la dynastie montfortiste. Jeanne meurt à quarante-deux ans, et Jean V reste veuf jusqu’à sa mort.

1401 : Le sacre

Jeanne de Navarre, mère de Jean V et régente du duché, organise le 22 mars 1401 le sacre de son fils à la cathédrale Saint-Pierre de Rennes. Tout comme pour les obsèques de son époux, Jean IV, elle veut une cérémonie grandiose : la Bretagne doit apparaître comme un duché puissant et prospère, un véritable État indépendant. Convaincu de l’importance du projet, le conseil ducal lui fournit les moyens financiers nécessaires.

Inspirée des couronnements des rois de France, la cérémonie consacre la fonction ducale et confère à Jean V une légitimité quasi sacrée. Les rues de Rennes, décorées de tentures et de fleurs, accueillent une foule enthousiaste. Après avoir franchi la porte Mordelaise au son des tambours et des trompettes, le jeune duc promet de défendre les droits et libertés de la Bretagne, de protéger l’Église et de rendre une justice équitable.

Le lendemain, adoubé chevalier par son tuteur Olivier de Clisson, il reçoit des mains de l’évêque de Rennes les insignes ducaux : l’épée, le manteau d’hermine et une couronne à hauts fleurons, qui remplace le simple cercle ducal et rappelle celles des rois. Après la messe, Jean V parcourt les rues sous les acclamations. Durant plusieurs jours, banquets, tournois et spectacles animent la Grande Cohue, vaste halle publique où se tenaient marchés et assemblées. Le mot « cohue », issu du breton médiéval kohu (« assemblée, tribunal »), a donné en français moderne le sens de « foule désordonnée », souvenir de l’animation bruyante de ces lieux.

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La régence

1402‑1404 : La régence et le séjour parisien

En 1402, encore jeune et refusant le destin de duchesse douairière, Jeanne de Navarre, mère de Jean V, accepte la proposition de mariage du roi d’Angleterre Henri IV. Les barons bretons refusent qu’elle emmène ses enfants et nomment Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, régent du duché.

Dans les faits, l’administration quotidienne est assurée par Guy XII de Laval, tandis qu’Olivier V de Clisson reste le tuteur légal du jeune duc. Le 3 décembre, Philippe le Hardi conduit Jean V à la cour de France, où il veille personnellement sur son éducation : il l’initie aux affaires de gouvernement, au mécénat artistique et lui ouvre les portes de la grande bibliothèque royale de Charles VI, héritée de Charles V, qui comptait environ 1 100 manuscrits, l’une des plus riches collections princières d’Europe au XIVᵉ siècle.

Le 24 décembre 1403, Jean V est déclaré majeur à l’âge de 14 ans. Quelques jours plus tard, le 7 janvier 1404, il rend à Charles VI un hommage simple pour son duché, comme l’avaient fait ses prédécesseurs. De retour à Nantes le 14 janvier, il réunit son premier conseil, remercie Guy XII de Laval pour son travail mais le congédie, et refuse l’assistance d’Olivier de Clisson. Par ces gestes, il affirme sa volonté de gouverner en toute indépendance.

1404–1405 : Les premiers pas d’un jeune souverain

À peine majeur, Jean V découvre un duché fragile, encore marqué par les ambitions des grands lignages et les séquelles de la guerre de Succession. Ses premiers mois sont consacrés à consolider le pouvoir ducal et à mettre en place un gouvernement stable.

Parmi ses premiers actes, il nomme Jean de Malestroit à la tête de la chancellerie. Clerc instruit et diplomate habile, Malestroit devient un fidèle conseiller, l’un des piliers du gouvernement breton, et reste aux côtés du duc jusqu’à la fin de son règne.

Jean V doit également composer avec les grandes familles du duché. Depuis la mort du comte Jean de Penthièvre en 1404, sa veuve Marguerite de Clisson adopte une attitude plus offensive, cherchant à restaurer les droits de sa maison. Pour y répondre, le duc adopte une politique prudente : il confirme certains privilèges urbains tout en rappelant les limites des ambitions nobiliaires, gagnant ainsi du temps et des soutiens indispensables.

Sur le plan diplomatique, la Bretagne doit préserver son autonomie entre la France et l’Angleterre. La présence de Jeanne de Navarre à la cour anglaise constitue un atout précieux : devenue reine consort, elle continue de veiller aux intérêts de son fils et joue un rôle de médiatrice.

1405–1409 : La montée des tensions avec les Penthièvre

En 1405, Jean V renforce l’administration du duché, notamment la chancellerie, la trésorerie et la justice locale, et veille à la perception des revenus ducaux. Ces mesures, modestes mais significatives, témoignent de sa volonté de moderniser le duché et d’affirmer son autorité. Peu à peu, le jeune duc s’impose comme un souverain à part entière, conscient de ses responsabilités et déterminé à préserver l’indépendance bretonne.

Les relations avec la maison de Penthièvre se tendent. Depuis la mort de son époux en 1404, Olivier de Blois Penthièvre, qui jusqu’alors avait temporisé les relations avec les Montfort, Marguerite de Clisson adopte une attitude plus offensive. Veuve d’Olivier et fille du connétable Olivier V de Clisson, elle rassemble autour d’elle un cercle de seigneurs mécontents, inquiets de voir Jean de Malestroit incarner un pouvoir ducal plus centralisé et indépendant des grands lignages. Dans les campagnes, circulent des rumeurs : certains affirment que les Penthièvre disposent encore d’un droit légitime sur le duché, d’autres évoquent des alliances secrètes avec des princes du royaume de France.

Conscient du danger, Jean V adopte une stratégie prudente. Il évite l’affrontement direct, mais renforce discrètement son autorité. Il multiplie les déplacements dans le duché, reçoit les hommages des seigneurs locaux, frappe sa propre monnaie et veille à maintenir la fidélité des villes. À Nantes, Rennes et Vannes, les élites urbaines soutiennent la stabilité que le jeune duc tente d’imposer.

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début de la guerre civile en France

1407 : début de la guerre civile en France

Depuis la mort de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, en avril 1404, son fils Jean sans Peur cherche à conserver l’influence politique que son père et ses oncles exerçaient à la cour, alors que le roi Charles VI est frappé par des crises de folie.

Avec le vieillissement des oncles du roi, le pouvoir effectif revient progressivement à Louis d’Orléans, frère cadet de Charles VI. Soutenu par sa belle-sœur Isabeau de Bavière, il concentre les faveurs royales, les finances et les charges, évinçant ainsi Jean sans Peur et menaçant l’autorité bourguignonne.

Pour mettre fin à cette rivalité, Jean sans Peur fait assassiner Louis d’Orléans à Paris en novembre 1407. Après sa mort, le parti orléaniste est dirigé par son gendre Bernard VII d’Armagnac, donnant naissance au camp des Armagnacs, farouches adversaires des Bourguignons.

Commence alors une guerre civile qui dure près de trente ans, de 1407 à 1435, affaiblissant profondément le royaume de France et le rendant vulnérable aux offensives anglaises, dont la plus célèbre est la défaite d’Azincourt le 25 octobre 1415.

1408 : Un geste de protection

Jean V refuse de s’engager dans la guerre civile qui déchire le royaume, mais il n’en demeure pas moins attentif à ses devoirs familiaux. Lorsque Paris sombre dans la confusion après l’assassinat de Louis d’Orléans, la capitale devient le théâtre d’émeutes, de violences. Au milieu de ce chaos, la sécurité même de la famille royale est menacée.

Jean V organise alors la mise en sûreté d’Isabeau de Bavière et du roi Charles VI, ses beaux-parents, menacés dans la capitale. Cette évacuation vers Tours, où se trouvent également les enfants royaux, dont le dauphin Charles, illustre la prudence du duc et son souci de protéger ses proches dans un royaume déchiré par la guerre civile. 

Ce geste de protection, renforce l’image d’un prince loyal, respectueux de ses liens familiaux et soucieux de préserver la dignité du souverain. Il contribue aussi à resserrer les liens entre la cour et le duc de Bretagne, dont la prudence et la fiabilité sont alors particulièrement appréciées.

En remerciement de son « aide » — et surtout pour s’assurer de sa fidélité — Charles VI et ses conseillers lui restituent Saint‑Malo, qui s’était soustraite à l’autorité ducale depuis 1379 et avait été rattachée au domaine royal à la demande de la ville.

En sauvant ses beaux‑parents, Jean V obtient un avantage politique et territorial majeur, tout en maintenant la Bretagne à l’écart des luttes fratricides. Cette position prudente, mais habile, annonce la politique d’équilibre qu’il adoptera dans les années suivantes face à la France et à l’Angleterre.

Une neutralité affirmée (1409–1425)

Pendant la guerre contre l’Angleterre et la guerre civile française, Charles VI puis Charles VII cherchent à rallier Jean V au camp royal. Le duc refuse toutefois de compromettre ses relations avec l’Angleterre, partenaire commercial vital et puissance militaire redoutée. Il adopte une neutralité prudente : quelques gestes de bonne volonté envers la couronne, mais sans engagement durable, afin de protéger la sécurité et l’économie du duché.

Cette politique d’équilibre maintient la Bretagne à l’écart des combats, mais irrite les Armagnacs et inquiète certains grands seigneurs bretons, notamment les Penthièvre, qui y voient une faiblesse ducale. Leur ressentiment, nourri par leurs ambitions dynastiques, ne cesse de croître.

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la révolte des Penthièvre

1409 : la révolte des Penthièvre

En 1409, Marguerite de Clisson franchit un nouveau seuil dans sa contestation de l’autorité ducale. Elle incite ses fils à prendre les armes et administre ses terres comme un véritable État dans l’État. Dans ses fiefs de Penthièvre, elle ne se limite plus aux droits seigneuriaux traditionnels : elle lève fouages et aides extraordinaires, normalement réservés au duc. Ces ressources lui permettent de renforcer les murailles, d’entretenir les garnisons et de préparer ses places fortes à la guerre.

Jean V réagit aussitôt et marche sur Guingamp, la capitale des Penthièvre. Après plusieurs semaines de siège, il fait démanteler une partie du château et ses défenses, affirmant ainsi sa suzeraineté. Cette démonstration de force oblige les Penthièvre à négocier.

1410 : Le traité de Sablé — une paix arrachée

Au début de 1410, la Bretagne porte encore les traces de la révolte. Guingamp conserve les cicatrices du siège, les Penthièvre sont publiquement humiliés, et Marguerite de Clisson bouillonne de colère. Jean V souhaite clore l’affaire avant qu’elle n’embrase le duché et impose des négociations.

Les fils de Marguerite — Olivier, Jean et Charles — se présentent devant le duc avec une procuration de leur mère. D’un côté, un jeune souverain déterminé à affirmer son autorité ; de l’autre, trois héritiers sous l’ombre d’une mère intraitable.

Le traité de Sablé est signé : les Penthièvre doivent reconnaître la suzeraineté du duc, renoncer aux impôts illégaux, accepter le démantèlement partiel de leurs forteresses et céder Moncontour, l’une de leurs places les plus symboliques, contre une rente pécuniaire.

Pour Jean V, c’est une victoire politique éclatante ; les Penthièvre subissent une cuisante humiliation, tandis que Marguerite, offensée, nourrit déjà des projets de vengeance.

1417 : « Duc par la grâce de Dieu » — l’affirmation d’un pouvoir

Les années qui suivent le traité de Sablé ne sont qu’une paix de façade. Jean V gouverne, mais il sait que Marguerite de Clisson n’a rien oublié. Elle attend, observe, et murmure à ses fils que les Montfort ne sont que des usurpateurs.

En 1417, le duc franchit un seuil décisif en adoptant le titre de « Duc par la grâce de Dieu », jusque-là réservé aux souverains. Ce geste n’est pas qu’un symbole : c’est une proclamation de souveraineté. Jean V affirme que son autorité vient directement de Dieu, et non du roi de France ni des grands seigneurs.

Il réorganise son Hôtel ducal à Nantes, attire juristes, officiers et artistes. La cour de Bretagne prend des allures de cour royale. Le duché se modernise, se centralise et se renforce. Pour Jean V, c’est l’affirmation d’un pouvoir adulte. Pour Marguerite, c’est une provocation : chaque réforme du duc est une pierre de plus posée sur le tombeau des droits de sa maison.

1418 : La politique d’apaisement du duc

Soucieux de préserver la paix dans le duché, Jean V accueille les fils de Marguerite à sa cour. Il leur confie des charges, les associe aux cérémonies ducales, espérant ainsi apaiser leurs jalousies et leurs rancœurs. Charles devient même chambellan, signe de la confiance que le duc leur accorde, tandis que leur plus jeune frère, Guillaume, se voit promettre une charge ecclésiastique.

Cependant, Marguerite n’a aucune intention de se contenter de cette paix : son objectif demeure le contrôle total du duché.

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l’occasion surgit

1419 : la France s’effondre — et l’occasion surgit

Le royaume de France est en ruine politique. La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons ravage le pays, Paris est aux mains des Bourguignons, et le dauphin Charles, isolé à Bourges, cherche désespérément des alliés.

L’assassinat de Jean sans Peur bouleverse la situation. Le dauphin, voyant une chance de renverser la donne, se tourne vers Jean V pour obtenir son soutien. Mais le duc de Bretagne, soucieux de maintenir la paix dans son duché, hésite, temporise et se dérobe à l’engagement. Pour le dauphin, ce silence est une trahison ; pour Marguerite, cette incertitude offre une occasion en or de frapper au cœur du pouvoir breton.

Jean V et la consolidation du duché : de l’affaire de Champtoceaux à la paix bretonne

L’enlèvement de 1420

En février 1420, les Penthièvre invitent Jean V à Champtoceaux, leur forteresse sur la Loire, sous prétexte de célébrer une alliance privée et de partager des plaisirs de cour. Séduit par la perspective d’un séjour de chasse et de divertissements, le duc accepte l’invitation et s’y rend accompagné de son jeune frère, Richard.

Le 12 février, alors qu’ils franchissent à pied le pont de la Troubade, les frères de Clisson les attendent. Charles d’Avaugour, fils cadet de Marguerite, et ses hommes surgissent soudainement, isolant le duc Jean V et son frère de leur escorte. Olivier, son frère aîné, s’avance et capture Jean V et Richard. Plusieurs serviteurs tentent de défendre leurs maîtres, mais ils ne sont pas assez nombreux face aux quarante lances des Penthièvre.

Jean V est ensuite conduit à Clisson, puis transféré de château en château et retenu sous étroite surveillance dans les places fortes des Penthièvre. Richard, quant à lui, reste également prisonnier aux côtés de son frère.

Les raisons d’un coup audacieux

L’enlèvement de Jean V vise à le contraindre à abdiquer et à reconnaître les droits des Penthièvre. Ce geste, à la fois désespéré et calculé, vise à frapper au cœur du pouvoir pour renverser l’équilibre politique du duché. Marguerite croit agir au moment le plus favorable, profitant de la colère du dauphin contre le duc et de l’instabilité du royaume. Cependant, ce coup audacieux se révèle fatal pour la maison de Penthièvre. Aveuglée par la rancune héritée de Charles de Blois et d’Olivier de Clisson, Marguerite sous-estime la force du lien unissant le peuple breton à son duc. La Bretagne se soulève alors presque unanimement pour délivrer Jean V, rendant la chute des Penthièvre inévitable.

La duchesse Jeanne de France, épouse de Jean V, prend en main la résistance avec une énergie digne des grandes figures féminines bretonnes. Soutenue par les États de Bretagne, qui lui accordent les crédits nécessaires, elle appelle à l’unité et rallie seigneurs, bourgeois et paysans. Les grandes familles bretonnes — Rohan, Rieux, Penhoët et Coëtquen — se rangent à ses côtés et assument le commandement des troupes. En quelques semaines, plus de vingt mille hommes se lèvent, témoignage de l’ampleur de la mobilisation et de l’indignation provoquée par l’enlèvement du duc.

Ignorant le lieu de détention de son époux, Jeanne ordonne le siège systématique des forteresses penthiévristes, à commencer par Lamballe. Les châteaux tombent un à un, incapables de résister à cette formidable mobilisation. Enfin, en avril 1420, l’armée bretonne met le siège devant Champtoceaux, et Jean V ainsi que son frère Richard sont enfin libérés.

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La chute des Penthièvre

La chute des Penthièvre

Après sa libération, Jean V ordonne le démantèlement de la forteresse de Champtoceaux et interdit toute reconstruction. Bien qu’il ait été maltraité et humilié, le duc, fidèle à sa réputation de clémence, offre toutefois aux Penthièvre une chance de rédemption : ils pourront être pardonnés à condition de faire publiquement amende honorable devant les États de Bretagne. Ceux-ci acceptent d’abord et livrent leur plus jeune frère, Guillaume, comme otage.

Cependant, Olivier, Jean et Charles, craignant un piège, refusent de se présenter à Vannes et choisissent l’exil dans leurs fiefs respectifs en France. En conséquence, une procédure judiciaire est engagée à leur encontre ; faute de comparution, elle s’étire sur plusieurs années. En 1425, les États de Bretagne les condamnent par contumace à mort pour félonie et crime de lèse-majesté, assortissant la sentence de la confiscation de tous leurs biens bretons.

Réfugiés hors du duché depuis 1420, les trois frères échappent à l’exécution, mais leur vaste apanage est définitivement intégré au domaine ducal. Jean V attribue notamment la seigneurie de Clisson à son frère Richard de Bretagne, en compensation des mois de captivité qu’il a endurés, consolidant ainsi l’emprise montfortiste sur ce fief stratégique.
La prédiction d’Olivier V de Clisson se réalise : il avait averti sa fille que son obstination à hisser ses fils sur le trône ducal les mènerait tous à leur perte — et le destin, inexorable, le lui confirme.

Olivier meurt en exil en 1433, Jean en 1454. Charles s’éteint à son tour en 1462, mais laisse une seule héritière Nicole. Par elle, la maison de Penthièvre survit, non comme un simple souvenir, mais comme une menace diffuse, tapie dans l’ombre, prête à réclamer l’héritage que les Montforts ont arraché à sa lignée.

Quant à Guillaume, demeuré étranger au complot, il reste prisonnier durant vingt-huit ans. Libéré en 1448, il reprend une vie ordinaire, se marie et meurt en 1455.

Bien que profondément compromise, Marguerite de Clisson n’est pas formellement condamnée, car elle n’a pas personnellement participé à l’enlèvement du duc. Le pouvoir ducal choisit de frapper la lignée plutôt que la personne, préférant l’anéantissement politique à une sanction spectaculaire. Pour préserver une apparence de légalité, Marguerite dut reconnaître la suzeraineté de Jean V, mais cette soumission resta essentiellement symbolique. Elle disparaît alors de la scène politique et s’exile en France, où elle mène une existence retirée. Elle meurt en 1441, à l’âge de soixante-quinze ans, mais sa sépulture demeure inconnue. Les sources sur la fin de sa vie sont particulièrement lacunaires, contraste frappant avec le rôle majeur qu’elle a joué dans l’histoire du duché.

Ainsi, Marguerite entre dans l’histoire comme la mère vengeresse qui osa défier un duc. Toutefois, son audace, confrontée à la loyauté unanime des Bretons, précipita la ruine de sa lignée. La chute des Penthièvre met fin à plus d’un siècle de rivalités et consacre définitivement la dynastie des Montfort.

La naissance du culte breton de saint Yves

Yves Hélory de Kermartin naît en 1253 au manoir de Kermartin, près de Tréguier. Après des études de droit à Paris et Orléans, il devient prêtre et juge ecclésiastique, réputé pour sa droiture et sa défense des pauvres. Mort en 1303 et canonisé en 1347, saint Yves devient sous Jean V un instrument de légitimation du pouvoir ducal.
Lors de sa captivité, le duc fait le vœu de lui rendre hommage par un tombeau prestigieux s’il retrouve la liberté. Libéré, il fonde la chapelle du Duc à Tréguier et fait édifier un tombeau gothique destiné à accueillir les reliques du saint, renforçant ainsi le lien entre la dynastie Montfort et la sainteté bretonne. Le tombeau subsiste jusqu’à la Révolution, mais le culte de saint Yves s’impose progressivement comme un symbole central de l’identité bretonne. Il est reconnu, en 1924, comme saint patron de la Bretagne aux côtés de sainte Anne et devient également le patron des avocats et des gens de justice dans le monde catholique.

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Les États de Bretagne

Les États de Bretagne sous Jean V : un outil de stabilité et de légitimité

Pour consolider son autorité, Jean V s’appuie sur les États de Bretagne, une assemblée représentative des trois ordres — clergé, noblesse et tiers état — née à la fin du XIVᵉ siècle. Leur rôle est double : consentir à l’impôt et servir de conseil politique élargi, offrant au duc la légitimité nécessaire pour gouverner. Contrairement au royaume de France, où l’impôt relève de la prérogative royale, la Bretagne affirme son particularisme en subordonnant toute levée fiscale au consentement des États.
Sous Jean V, les États atteignent leur apogée. Confronté à la guerre civile française et aux conflits anglo-français, le duc comprend que la stabilité du duché repose sur l’unité intérieure. Leur réaction unanime en faveur de sa libération après le complot des Penthièvre, ainsi que la mobilisation rapide de ressources financières et militaires, montre combien cette institution était déterminante pour affirmer la cohésion politique et le sentiment d’identité bretonne.

La paix intérieure et la maîtrise du duché

Après la chute des Penthièvre, Jean V gouverne désormais sans la menace de factions rivales. Sa politique se caractérise par un subtil équilibre entre fermeté et clémence : tout en préservant les grands seigneurs dans leurs privilèges, il n’hésite pas à sanctionner les rebelles. L’administration du duché se modernise : la justice devient plus équitable, la perception des impôts plus rigoureuse, et les levées militaires plus organisées. Le duc exerce un contrôle direct sur les châteaux et forteresses stratégiques, assurant ainsi sa souveraineté et la stabilité du territoire.

Pour défendre le duché, il renforce l’armée ducale avec les francs-archers, troupes levées localement dans les paroisses et disciplinées avec rigueur. Conseillé par son oncle Arthur III, grand chevalier et futur connétable de France, il façonne une force efficace dont le modèle sera repris à l’échelle du royaume.
Ces francs-archers, recrutés parmi les paysans et exonérés d’impôts en échange de leur service militaire — d’où leur nom de « francs » — étaient armés de l’arc, une arme à la fois peu coûteuse, mobile et redoutable. Méprisés par les chevaliers pour leur « manque de bravoure », ils se sont néanmoins révélés très efficaces sur le terrain, complétant les milices seigneuriales et permettant au duc d’exercer un contrôle direct sur la sécurité du duché.

Les garnisons sont réorganisées, les mercenaires mieux encadrés, et la surveillance des axes commerciaux et des voies navigables assure la sécurité économique et militaire du duché. Jean V s’appuie sur trois piliers : la loyauté des élites locales, l’adhésion populaire et le soutien moral des figures religieuses, comme saint Yves.

Un tournant décisif

L’enlèvement de 1420 marque l’un des derniers grands soubresauts de la rivalité entre Penthièvre et Montfort. En provoquant une mobilisation sans précédent du peuple breton et de la noblesse fidèle au duc, il scelle la chute définitive des Penthièvre et met un terme à un siècle de tensions dynastiques. Pour la première fois depuis la guerre de Succession, la Bretagne retrouve une stabilité durable, unie autour d’un pouvoir ducal renforcé.

À la mort de Jean V, son fils François Ier hérite d’un duché pacifié, solidement tenu et doté d’une légitimité incontestée. S’ouvre alors une nouvelle étape de l’histoire bretonne, marquée par la continuité montfortiste, bientôt mise à l’épreuve par le destin tragique des héritiers et par les défis d’un monde en mutation.

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Jean IV
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à suivre....
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