Cercle Celtique de Rambouill

0:00 / 0:00
Interlude : Les Korrigans

Interlude au coin du feu

À la fin du dernier chapitre, nous avons laissé les korrigans courir librement sur la lande… Et avant que Jean IV ne reprenne les rênes d’une Bretagne fracturée, prenons le temps d’écouter ce qui se raconte au coin du feu, après une dure journée de labeur.

L’imaginaire breton se transmettait par la voie des conteurs, à la lueur des feux des cheminées, là où le vacillement des flammes donne corps aux ombres, et où le silence s’installe dans la maisonnée pour ne rien perdre des récits fascinants que murmure le grand-père — celui-là même qui les tenait de son grand-père, qui les tenait du sien… Ainsi vont les contes et les légendes, glissant comme un souffle ancien que le temps n’a jamais su éteindre.

Celles-ci ne parlent ni de batailles, ni de pactes oubliés, mais de présences invisibles, de mondes parallèles. Elles surgissent de l’imaginaire — et s’enracinent dans la tradition orale.
Souvent moralisatrices, elles portaient des messages cachés — à l’image des fables de La Fontaine.

C’est dans cet espace suspendu que s’ouvrent les Veillées de la mémoire — un temps pour écouter les murmures anciens, ceux que la Bretagne ne confie qu’à la tombée de la nuit, quand les ombres s’allongent et que les contes prennent voix.

0:00 / 0:00
Veillées de la mémoire

Veillées de la mémoire

Les korrigans : esprits farceurs de Bretagne

Le korrigan — que l’on peut traduire par « petit petit nain » — tire son nom du breton korr (nain), suivi du diminutif -ig et du suffixe -an.
Les Korrigans sont les gardiens des trésors des collines. Ils sont extrêmement riches, mais aussi incroyablement avares. La légende leur donne des capacités d’alchimistes, ce qui expliquerait leur richesse. Les korrigans sont des créatures emblématiques du folklore breton, souvent associées au Petit Peuple*. Leur apparence varie selon les récits : certains les décrivent comme de petits êtres humanoïdes aux cheveux somptueux, aux yeux rouges hypnotiques, dotés de cornes, de sabots de fer ou de pieds de bouc. Leur allure étrange reflète l’ambivalence de leur nature : ni tout à fait bienveillants, ni franchement malfaisants.

Ils vivent sous terre, près des dolmens ou des menhirs, et sortent à la belle saison pour danser autour de feux magiques. Les korrigans possèdent une force surnaturelle et des pouvoirs mystérieux. Ils peuvent offrir des vœux aux humains au cœur pur, mais punissent sévèrement ceux qui les insultent où les trompent. Leur légende illustre la rencontre entre croyances païennes et christianisation, et continue de fasciner les amoureux de la Bretagne. Sous ce nom, se cache le gnome le plus connu d’Armorique.

Chaque conte breton est un voyage, mais aucun ne suit le même chemin. Il existe autant de versions d’un même récit qu’il y a de paroisses, de landes et de conteurs… À bon entendeur.

* Petit peuple est un terme qui désigne les petits êtres humanoïdes issus des mythologies et du folklore, notamment celtique et nordique : les fées, mais aussi les lutins, trolls, gnomes, elfes, et les êtres assimilés..

0:00 / 0:00
La pierre des vœux

La pierre des vœux

Il était une fois, dans les landes de Carnac, un jeune berger nommé Yann. Chaque soir, il menait ses moutons près d’un vieux dolmen que les anciens disaient hanté par les Korrigans. Mais Yann, curieux et sans peur, aimait écouter les murmures du vent et les chants lointains qui semblaient venir de sous la terre.

Un soir de pleine lune, alors qu’il s’endormait près du dolmen, il fut réveillé par une musique étrange. Autour de la pierre dansaient des êtres minuscules, aux cheveux d’or et aux yeux flamboyants. Les Korrigans l’invitèrent à les rejoindre. Yann, émerveillé, dansa avec eux jusqu’à l’aube.

À la fin de la fête, le chef des Korrigans lui dit : — Tu as dansé avec sincérité. Choisis un vœu, et il sera exaucé.

Yann réfléchit, puis demanda : — Que mon village ne manque jamais de pain.

Les Korrigans applaudirent, touchèrent la pierre, et disparurent. Le lendemain, les greniers du village étaient pleins, et les champs donnaient du blé en abondance.

Mais un seigneur jaloux entendit parler du miracle. Il se rendit au dolmen, dansa, puis exigea un vœu : — Que tout l’or du monde m’appartienne !

Les Korrigans, le regard sombre, lui chuchotèrent : — Ton cœur est cupide. Tu auras ton or… mais jamais la paix.

L’or afflua, mais attira les voleurs, les envieux. Le seigneur fit ériger des murs, doubler les gardes, construit une pièce fortifiée pour son trésor. Rien n’y fit. Chaque nuit, il entendait des pas dans l’ombre, des chuchotements derrière les murs, des rires étouffés. Il ne dormait plus. Un matin, on le retrouva recroquevillé dans sa salle au trésor, les yeux fous, murmurant : « Mon or… ils me l’ont volé… même les pierres me volent… ».

Depuis ce jour, on dit que la pierre des vœux ne s’ouvre qu’à ceux qui dansent avec sincérité, le cœur léger comme l’aube et l’âme libre de toute convoitise.

0:00 / 0:00
Le plus petit des Korrigans

Le plus petit des Korrigans

Il était une fois, dans les landes mystérieuses de Bretagne, un joueur de biniou nommé Anicet le Bossu. Après une noce bien arrosée, il s’endormit au pied d’un rocher, son chien Gwendal à ses côtés. Réveillé par les aboiements de Gwendal, il vit une troupe de Korrigans sortir de sous la pierre, dans un joyeux remue-ménage.

Le chef, à la barbe en pointe et aux sourcils broussailleux, s’approcha :

Sais-tu quel jour nous sommes ? — Ma foi non ! répondit Anicet. — Le 23 septembre, jour de la Saint-Kadog, notre fête sacrée. Ce soir-là, nous racontons des histoires de lutins, toujours en exagérant. Et nous choisissons un juge pour désigner le plus grand vantard.

Il le fixa avec un sourire malicieux :

Tu es un humain, donc étranger à nos querelles. En tant que musicien, tu es habitué aux rythmes, aux refrains, aux histoires chantées et enjolivées. Tu sais écouter ce qui sonne juste… ou faux. Et puisque le sort t’a conduit ici, en cette nuit de la Saint-Kadog, nous te nommons juge de nos récits. Mais prends garde : toute vérité n’est pas bonne à dire. Et si tu te trompes… tu pourrais bien finir avec une deuxième bosse, ou pire encore.

À ces mots, les Korrigans se mirent à élaborer leurs histoires, chacun cherchant la tournure la plus extravagante, le détail le plus invraisemblable. Le cercle se forma autour d’Anicet, devenu juge malgré lui.

Trois conteurs se présentèrent :

  • Le premier : « Mon père était si petit qu’il passait sous le poitrail d’un cheval sans se baisser ! »

  • Le deuxième : « Le mien vivait dans une niche de chien transformée en maison cinq pièces ! »

  • Le troisième : « Moi, je n’ai jamais connu mon père. Il est mort en tombant d’une échelle… en cueillant des fraises à Plougastel ! »

Alors ? demanda le chef. Lequel est le plus vantard ?

Anicet réfléchit, puis répondit : — Pas plus l’un que l’autre.

Comment ça ? rugit le troisième. — Si je t’avais désigné, répondit le musicien les deux autres m’auraient lancé un sort. J’aurais fini avec une deuxième bosse… ou pire : transformé en crapaud, condamné à jouer du biniou pour les taupes, ou à danser la farandole déguisée en bergère autour des menhirs jusqu’à la prochaine Saint-Kadog ! Alors, Je me suis souvenu : chez les Korrigans, toute vérité n’est pas bonne à dire…

Un éclat de rire général secoua la troupe de Korrigans. Le chef hocha la tête, amusé : — Dis donc, tu n’as pas oublié d’être malin, toi.

Et sans plus attendre, les Korrigans firent la fête, entraînant Anicet dans leur ronde magique. Ce soir-là, le joueur de biniou fut plus rusé qu’eux tous… et il dansa jusqu’à l’aube, heureux.

0:00 / 0:00
La reine des Korrigans

La reine des Korrigans

Il était une fois un pauvre paludier qui s’appelait Pierre Cavalin. Il demeurait en haut d’une falaise surplombant la mer.
Ce soir-là, il faisait mauvais temps. Pierre, assis au coin de la cheminée, mangeait une bonne soupe au lard avec quelques tartines de pain. Tout à coup on frappa. Pierre alla ouvrir la porte. Une vieille femme affreusement laide, toute ruisselante, vêtue de guenilles entra. Le pauvre pêcheur l’invita à s’approcher du feu et à partager sa nourriture. La pauvresse but sa soupe avec appétit. Voyant que la vieille femme a encore froid, il va chercher une nouvelle bûche et un drap de laine pour l’envelopper dedans, quand tout à coup elle disparaît, laissant place à une petite créature. Alors, elle lui dit qu’elle était la reine des korrigans. Pour le récompenser de sa bonté, de son hospitalité elle l’invita à lui rendre visite dans son palais au pied de la falaise, à minuit. Elle lui dit d’apporter trois sacs.

A minuit pile, Pierre entrait dans la grotte des Korrigans.
Dans une grande salle toute illuminée dansaient des centaines de Korrigans. Le paludier fut entrainé par les gnomes dans une ronde interminable. Pierre aperçut des coffres emplis d’or, de pierres précieuses. La reine lui dit qu’il pouvait en prendre autant qu’il voulait à condition de partir avant le chant du coq.
Il mangea, dansa toute la nuit. Puis il se mit à remplir ses sacs, ne sachant quoi prendre tant le choix était vaste. Il les remplissait, les vidait, chaque fois qu’un trésor plus éclatant attirait ses yeux.

À force de convoitise, il oublia l’unique consigne de la reine des Korrigans : partir avant le chant du coq.

À l’instant où l’aube effleura les pierres, Pierre bondit dehors, les bras chargés. Il courut à en perdre haleine, ôta ses sabots pour aller plus vite. Mais alourdi par le poids du trésor, il ne put arriver à temps. Avant qu’il n’atteigne sa maison, le chant du coq retentit.

Lorsqu’il ouvrit ses sacs, ils ne contenaient plus que des cendres froides, noires comme le regret.

Pierre tomba à genoux et pleura.

À la tombée de la nuit, la reine des Korrigans revint le voir. Elle le trouva seul, les yeux rougis, le cœur lourd.

— Tu as tout perdu, Pierre Cavalin, parce que tu as trop voulu. Le trésor ne se donne pas à ceux qui oublient la mesure.

Mais parce que tu as su, jadis, partager ton pain et me réchauffer, je t’offre ce plat en terre.

Il se remplira de nourriture chaque fois que tu le désireras — tant que tu n’en abuses point.

Pierre conserva le plat toute sa vie durant, et jamais plus il n’eut faim. Il avait compris la leçon.

Ainsi vont les contes des Korrigans : ils murmurent à qui sait écouter que la générosité ouvre les portes, que la parole peut blesser, et que la bonté, même discrète, vaut mieux que tous les trésors du monde. Ce sont des balises dans la brume des légendes, guidant les pas de ceux qui écoutent avec le cœur.

house_17612418
Retour au Sommaire
fleche-gauche-2
La Guerre de Succession
fleche-droite-2
A suivre ...
Clickez pour noter cet article.
[Total: 1 Moyenne: 5]