Cercle Celtique de Rambouillet
Partie 1 : 1435 – 1484 : De Clisson au grand basculement
I . De Clisson à Blois : un prince en exil
François, naît le 23 juin 1435, au château de Clisson. Il est le seul fils survivant de Richard d’Étampes, frère cadet du Duc Jean V, et de Marguerite d’Orléans, cousine de Charles VII.
À la mort de Richard en 1438, le droit breton prive Marguerite de la tutelle de ses enfants au profit du duc. En vertu du droit coutumier de garde, celui‑ci administre les revenus de la famille, destinés à l’entretien du jeune François et de ses sœurs tant qu’ils résident en Bretagne. Ne percevant qu’un modeste douaire et incapable de tenir son rang, Marguerite quitte Clisson en 1440 pour se retirer à Blois auprès de son frère, Charles d’Orléans. Du fait de cet éloignement hors du duché, le pouvoir ducal n’est plus tenu d’assurer l’entretien de ses enfants : les rentes cessent donc d’être versées.
François devient le « parent pauvre » de la maison d’Orléans. Pris en charge par son oncle, le prince poète, il reçoit une éducation princière, marquée par les arts littéraires, où la poésie sert de jeu de cour. François n’est préparé ni à l’exercice du pouvoir ni à la guerre, et grandit loin des réalités bretonnes. Il ne revient au duché qu’en 1455, pour épouser sa cousine Marguerite de Bretagne, fille du duc François Iᵉʳ : un mariage destiné à consolider la dynastie des Montfort.
II. Le choc des cultures : l’avènement d’un duc
François II accède au trône en 1458, à vingt‑trois ans, après une série de décès dynastiques. Il succède à Arthur III et apporte à la cour un style nouveau. Là où les barons attendaient un duc chevalier, gardien de l’ordre ancien, il se révèle un prince de la pré-Renaissance, amateur d’art, de faste et de modernité.
Sacré à Rennes le 11 février 1459, il réaffirme l’indépendance du duché par un hommage simple au roi de France comme ses ancêtres. La Bretagne est alors un État riche et structuré, qui frappe sa monnaie.
Pour gouverner, François II s’appuie sur son chancelier Guillaume Chauvin — son homme de confiance pendant plus de vingt ans — et sur un Conseil composé de juristes, de maîtres des requêtes, de sénéchaux et d’officiers spécialisés, pour la plupart issus de la noblesse ou du clergé. Le Conseil donne son avis, mais la décision finale revient au duc ou à son chancelier. Selon les affaires, un Conseil extraordinaire, le “Grand Conseil”, peut être convoqué, réunissant alors évêques et grandes familles nobles. Le duc assiste rarement aux séances : il préfère l’intimité de sa Chambre, où Chauvin lui présente les affaires à traiter et les avis du Conseil, entouré d’un service restreint de chambellans, secrétaires et maîtres d’hôtel. C’est dans ce cadre qu’un jeune valet de la garde‑robe, Pierre Landais, entame son ascension.
Durant les vingt premières années de son règne, François II gouverne réellement : s’il délaisse les affaires courantes, qu’il confie à une administration efficace et à Chauvin, il reste pleinement engagé dans les décisions politiques — jusqu’à ce que la maladie et l’emprise croissante de Landais réduisent son autorité. Un seul objectif l’animait : préserver la souveraineté bretonne face à un voisin résolument expansionniste.
III. L’affirmation d’une identité
Dès 1460, le duc François II entame un chantier colossal : la reconstruction du château de Clisson, la ruine de son enfance. Plus tard, face à la menace française, il fortifie le site pour l’adapter à l’artillerie. Clisson devient alors une place forte stratégique des Marches de Bretagne, et son havre de paix.
Mais le duc sait que l’indépendance ne se gagne pas seulement par les armes : elle repose aussi sur le savoir. La même année, avec l’accord du pape Pie II, il fonde l’université de Nantes. Son but ? Former ses propres juristes et clercs, sans dépendre des universités du royaume de France et de leur influence.
Dans cette dynamique, Jehan Lagadeuc achève le Catholicon en 1464. Conçu pour aider les clercs de Basse-Bretagne à apprendre le latin, ce dictionnaire trilingue (Breton, latin, français) dépasse sa fonction pédagogique : il montre que le breton peut servir de langue de référence dans l’apprentissage savant.
IV. L’Ombre de Louis XI et la Ligue du Bien Public
Dès 1461, l’horizon breton s’assombrit. À la mort du roi Charles VII, Louis XI rentre d’exil et monte sur le trône avec une idée fixe : ramener à la Couronne tous les grands apanages du royaume — Bourgogne, Anjou, Berry, entre autres. Ces fiefs ne sont que des concessions : la loi lui permet de les reprendre à la mort de leurs détenteurs, et il attend patiemment son heure.
Mais la Bretagne échappe à ce cadre. Ce n’est pas un apanage : c’est un État souverain, régi par son propre droit, ses propres institutions, ses propres alliances. Pour le roi de France, la Bretagne est une puissance étrangère. Deux voies seulement s’offrent à lui pour l’annexer : la guerre ou le mariage.
Là où le duc de Bretagne cultive le faste et la vie de cour, Louis XI choisit l’austérité. Dès son avènement, il fait table rase du passé : il renvoie les conseillers et les maîtresses de son père. Sa cour devient la plus petite d’Europe pour un souverain de son rang, et il privilégie la compétence de ses conseillers plutôt que le rang de leur naissance.
C’est dans ce contexte qu’Antoinette de Maignelais, ancienne maîtresse de Charles VII, arrive à la cour de François II, qu’elle a connu à la cour du roi. Elle devient rapidement sa favorite et lui donne un fils, François, en 1462.
C’est également à cette époque que plusieurs anciens conseillers de Charles VII rejoignent la cour de Bretagne, apportant avec eux une culture politique plus proche du modèle français. Certains gagnent la confiance du duc et entrent dans son cercle restreint, ce qui irrite profondément la noblesse bretonne, soucieuse de préserver son influence et les usages du duché.
La ligue du Bien Public
En 1465, l’autoritarisme croissant de Louis XI provoque une vaste révolte des grands princes : la Ligue du Bien public. Elle défend l’autonomie des principautés contre la centralisation royale. À sa tête se trouve le jeune Charles de France, frère cadet du roi, mais le véritable instigateur de la coalition est le fils du duc de Bourgogne, Charles, futur Téméraire.
François II hésite, partagé entre les avis divergents de son conseil, puis finit par rejoindre la coalition. L’armée bretonne, forte de 15 000 hommes, rejoint les autres contingents à Étampes. De la Flandre à la Gascogne, en passant par la Lorraine et la Bretagne, près de 50 000 hommes marchent sur Paris et en établissent le siège. Mais Paris, bien préparé, résiste. Les négociations commencent.
Louis XI, fidèle à sa méthode, laisse la Ligue s’épuiser. Le coût du siège, les difficultés de ravitaillement et les divergences entre princes font vaciller rapidement l’alliance. Le roi négocie alors séparément avec chacun, offrant terres, faveurs et amnistie pour acheter leur retrait.
Dans ce cadre de compromis, François II obtient une victoire éclatante sur le papier lors de la signature du traité de Caen en décembre 1465. Le roi reconnaît l’autonomie du duché, la restitution du comté de Montfort et le droit de proposer ses propres évêques au Pape. Quelques mois plus tôt, son allié Charles de France a reçu la Normandie en apanage, en échange du Berry, renforçant ainsi la frontière nord‑est de la Bretagne.
Mais ce triomphe est illusoire. Pris en étau entre la méfiance des barons normands et les exigences de François II, qui veut placer la Normandie sous protectorat breton, Charles, trop jeune et inexpérimenté, se révèle incapable de gouverner son apanage. Il commet alors l’erreur fatale d’appeler son frère Louis XI en renfort. Le roi saisit aussitôt l’aubaine : il reprend la Normandie à son frère dès Janvier 1466.
Réalisant qu’il a été piégé et menacé d’arrestation, le jeune prince n’a d’autre choix que de fuir. Il se réfugie en Bretagne auprès de François II qui, bien que furieux d’avoir perdu le contrôle du duché normand, perçoit immédiatement le gain stratégique : en accordant l’asile à l’héritier de la Couronne, il pense avoir un moyen de pression sur Louis XI.
VIII. L’avenir de la succession
Après la mort de sa première épouse, restée sans héritier, François II épouse Marguerite de Foix, une princesse du sud‑ouest. La disparition d’Antoinette de Maignelais le rapproche de la duchesse, dont il a deux filles : Anne, née le 25 janvier 1477, puis Isabeau l’année suivante. Il confie alors à son fils naturel, François de Bretagne, le rôle de protecteur armé de ses sœurs.
Faute de pouvoir le légitimer, François II lui donne le château familial de Clisson. En 1480, il restaure pour lui la baronnie d’Avaugour, assortie du privilège d’occuper le premier rang des barons aux États. Le jeune homme devient François Iᵉʳ d’Avaugour et reçoit dès l’année suivante de nouvelles terres et charges. Cette ascension inquiète la haute noblesse bretonne, qui redoute plus que tout la légitimation d’un « bâtard ».
Conscient de l’absence probable d’héritier mâle, François II prépare Anne à gouverner. Dès six ans, son éducation rompt avec les usages : au‑delà des arts d’agrément, elle reçoit une formation politique complète — latin, droit coutumier, diplomatie, finances. Anne assimile ces savoirs avec aisance et grandit dans l’idée qu’elle devra défendre le duché. François II l’élève non pour obéir, mais pour régner : une future souveraine capable de contenir les barons bretons, prompts à la dissidence, et de tenir tête à la monarchie la plus puissante d’Europe.
Toujours à l’affût d’un moyen de s’emparer de la Bretagne sans recourir à la guerre, Louis XI apprend que Jean de Brosse et son épouse Nicole de Châtillon, dernière héritière de Penthièvre, sont ruinés. Il saisit aussitôt l’occasion : il achète à prix d’or les droits de la maison de Penthièvre sur le duché, afin de pouvoir contester la succession des Montfort le moment venu.
Cet achat n’a aucune valeur juridique : ces droits n’étaient pas aliénables, et encore moins au profit du roi de France. Mais Louis XI sait que toute contestation passerait par le Parlement de Paris, entièrement soumis au pouvoir royal. En imposant une lecture biaisée des règles successorales, il se pose en successeur « légitime » du duché. Il n’a plus qu’à attendre la mort du duc.
Parallèlement, la disparition des derniers princes capétiens permet à Louis XI de récupérer leurs apanages : l’Anjou en 1480, puis le Maine en 1481. Par héritage, il obtient aussi la Provence et le comté de Forcalquier. La France retrouve ainsi une continuité territoriale inédite, et Louis XI peut concentrer toute sa puissance sur la Bretagne. L’étau se referme.
La purge sanglante et la rupture politique (1427)
À partir de 1427, les tensions à la cour de Charles VII atteignent un point critique. Pour le contrôle du Conseil, les factions s’affrontent ouvertement. Richemont, convaincu qu’un grand ménage est nécessaire, scelle une alliance de circonstance avec Georges de La Trémoille.
Ensemble, ils purgent le Conseil par la force. Pierre de Giac est enlevé et exécuté, suivi de près par Camus de Beaulieu, abattu par les hommes du Connétable. Ces règlements de comptes laissent la place vacante : Richemont y installe La Trémoille, pensant voir en lui un homme allié loyal et pragmatique, capable de prendre les décisions nécessaires pour redresser le royaume.
Mais en brisant les anciennes factions par le fer, le Connétable n’a fait qu’ouvrir la voie à un prédateur d’une tout autre envergure. Derrière l’ascension de ce personnage cynique, Richemont comprend trop tard qu’il n’a été que l’instrument des ambitions démesurées de La Trémoille. L’allié d’hier devient le nouveau maître du roi, et bientôt, le pire ennemi du Connétable.
La chute et le bannissement (1427-1428)
Fin stratège, La Trémoille renonce à l’affrontement direct pour mener une guerre d’usure. Lorsque Jean V cède en septembre 1427 aux pressions anglaises et rompt une nouvelle fois avec Charles VII, il exploite aussitôt cette défection. Il instille alors le doute dans l’esprit du roi : le connétable, frère du duc félon, peut lui aussi trahir, et les victoires promises tardent toujours. Le soupçon achève de discréditer un Richemont déjà affaibli. En février 1428, il est banni. Retiré dans son fief de Parthenay, qu’il vient tout juste de récupérer après des années de procédures, il assiste impuissant à l’agonie du royaume. En octobre 1428, l’armée anglaise assiège Orléans et verrouille la Loire, dernier rempart avant Bourges. Tout semble perdu, à moins d’un miracle.
V. La Pucelle et le Connétable (1429-1431)
Au printemps 1429, le clan angevin force le destin. Alertée par son fils René, Yolande d’Aragon reconnaît en Jeanne d’Arc une envoyée de Dieu capable de ranimer un royaume à l’agonie. Elle finance l’armée de secours et obtient à Poitiers la caution religieuse qui transforme cette ferveur en force politique.
À la cour, La Trémoille laisse faire : il ne voit en Jeanne qu’une ferveur passagère, un enthousiasme mystique sans portée réelle, qui occupe le roi rêvant à son sacre sans menacer son influence. Mais très vite, le mouvement lui échappe. La puissante maison de Laval se rallie à la Pucelle, et Richemont, malgré son bannissement, lève des troupes en Bretagne et rejoint Jeanne sur la Loire. Le 18 juin 1429, à Patay, la cavalerie du connétable et la fougue de Jeanne écrasent les Anglais et ouvrent la route de Reims.
Pourtant, Richemont reste écarté du sacre. Jeanne, freinée par un roi qui préfère négocier, blessée, échoue devant Paris. Isolée et privée de moyens, elle est capturée en 1430, vendue aux Anglais, puis condamnée pour hérésie afin de délégitimer le sacre de Reims. Elle est brûlée à Rouen le 30 mai 1431. En décembre, tandis qu’Henri VI est sacré à Paris, Richemont constate amèrement que, tant que La Trémoille domine le pouvoir, le sacrifice de Jeanne reste sans effet.
La Nuit de Chinon (3 juin 1433)
À partir de 1433, l’inaction anglaise, paralysée par le manque de financement, offre à Charles VII une occasion inespérée de reprendre l’offensive. Mais La Trémoille, soucieux de ses seuls intérêts, bloque toute opération. Face à ce sabotage, Yolande d’Aragon décide d’agir à nouveau : avec Richemont, elle orchestre un coup d’État aux méthodes expéditives.
Dans la nuit du 3 juin, au château de Chinon, les hommes du connétable, avec l’appui du clan angevin, surprennent La Trémoille et l’enlèvent. Enfermé à Montrésor, le favori déchu ne retrouve la liberté qu’en renonçant à ses créances, en payant une lourde rançon et en acceptant de quitter définitivement la cour.
Yolande convainc alors le roi de s’appuyer sur Richemont. Le connétable reprend pleinement sa charge, place Charles d’Anjou et ses fidèles aux postes clés, et balaie les intrigues. Cette reprise en main marque un tournant : la reconquête du royaume peut enfin commencer.
VI. Le maître de la reconquête (1435-1436)
Le traité d’Arras, signé le 21 septembre 1435, met fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Charles VII y reconnaît le meurtre de Jean sans Peur, geste qui apaise Philippe le Bon. En échange, le duc rompt son alliance avec les Anglais. Cette réconciliation rend au royaume son unité politique et ouvre la voie à la reconquête.
Le 13 avril 1436, Richemont engage des négociations avec les bourgeois de la capitale. Pour s’assurer de leur soutien au moment de l’assaut, il accorde d’emblée une amnistie générale à toute la population qui craint les représailles après des années de collaboration avec les Anglais. Les forces royales pénètrent dans la cité grâce à certains parisiens qui ont ouvert une porte. Paris est alors reprise presque sans effusion de sang : après seize ans d’occupation, le Connétable vient de rendre sa capitale au roi.
VII. Vers une armée permanente
Dans les années qui suivent, la monarchie française se transforme en profondeur. Autour de Charles VII se forme un nouveau cercle d’influence : Jacques Cœur assainit les finances et relance le commerce, tandis qu’Agnès Sorel, la “Dame de Beauté”, tire le roi de sa torpeur et l’encourage dans sa mission de reconquête. Sous cette double impulsion, Richemont entreprend de refondre l’armée.
Le connétable joue un rôle décisif dans les réformes qui aboutissent aux ordonnances de 1445 : pour la première fois, l’armée royale devient une force permanente et organisée. Les compagnies d’ordonnance, soldées grâce à la taille — désormais impôt permanent — constituent le premier corps militaire professionnel d’Europe. Richemont complète ce dispositif en 1448 avec les francs‑archers : inspiré du modèle breton, ce système impose à chaque paroisse d’équiper un roturier en échange d’une exemption fiscale. De la haute noblesse à chaque village, cette organisation rigoureuse s’impose, faisant converger les traditions militaires du royaume avec les méthodes que le connétable avait pratiquées en Bretagne.
VIII. La fin de la guerre
Grâce à cette restructuration et à la discipline imposée aux nouvelles forces royales, les victoires décisives se succèdent. En 1449, l’attaque anglaise contre Fougères provoque un basculement stratégique : le duc François Iᵉʳ, successeur de Jean V et neveu du connétable, engage officiellement la Bretagne aux côtés de Charles VII. Avec son frère Pierre, il rejoint leur oncle en Normandie.
En 1450, François reste à Rouen tandis que Pierre, à la tête d’un bataillon breton, rejoint Arthur de Richemont sur le champ de bataille de Formigny. Aux côtés des troupes françaises, ils portent le coup de grâce à l’armée anglaise. La victoire est totale : les forces d’Henri VI sont écrasées, ouvrant la voie à la reconquête complète de la Normandie.
Trois ans plus tard, en 1453, les canons des frères Bureau pulvérisent les lignes adverses à Castillon, ouvrant la voie à l’assaut final. La cavalerie bretonne, commandée par le maréchal André de Lohéac, enfonce les positions anglaises et emporte la décision. Cette victoire met fin à la présence anglaise en France — à l’exception de Calais qui restera un isolat jusqu’en 1558.
Ces succès consacrent l’œuvre d’Arthur de Richemont : le royaume sort de la guerre unifié, doté d’une armée moderne et disciplinée, dont le commandement relève désormais exclusivement du roi. Cette centralisation met fin au pouvoir militaire des grands seigneurs et permet d’éradiquer les écorcheurs, ces mercenaires pilleurs qui ravageaient les campagnes.
Partie 2 : Le grand basculement ou le temps des « Loups »
Isolée sur l’échiquier européen, privée de ses alliés et encerclée, la Bretagne entre dans une zone de tempête. C’est le temps du grand basculement, celui où les « loups » — ambitieux, calculateurs et implacables — prennent le contrôle du jeu politique.
I. Le prologue
En 1481, le puissant trésorier Pierre Landais manipule le duc François II pour faire arrêter son rival, le chancelier Guillaume Chauvin. Ébranlé par ce qu’il croit être une trahison de la part de son chancelier, le duc n’a plus la force de résister.
Landais s’empare alors des commandes : il verrouille le Conseil, place ses fidèles — et même sa famille — aux postes clés du duché y compris de deux évêchés important comme Rennes et Nantes, et évince les grandes lignées bretonnes, attisant la colère croissante de la haute noblesse.
En France, la mort de Louis XI, le 30 août 1483, redistribue les cartes. La tutelle du jeune Charles VIII revient à sa sœur, Anne de Beaujeu, qui devient la régente de fait. Cette décision écarte Louis II d’Orléans, futur Louis XII, pourtant le plus proche prince du sang et, en théorie, le régent le plus légitime. Frustré d’être tenu à l’écart du pouvoir, il nourrit une rancœur profonde qui prépare le terrain à la future révolte des princes.
II. L’engrenage de la trahison
Aux abois face à la révolte sous-jacente des barons et manquant cruellement de fonds pour financer ses troupes, Pierre Landais négocie en secret la vente d’Henri Tudor au nouveau roi d’Angleterre, Richard III, en échange d’une somme importante et d’un contingent de mille archers. Averti in extremis, Tudor s’enfuit de Vannes déguisé en valet et se réfugie en France auprès d’Anne de Beaujeu, enlevant à la Bretagne sa plus précieuse carte diplomatique.
Quelques semaines plus tard, le 5 avril 1484, la mort du chancelier Chauvin dans sa geôle scandalise la Bretagne. Aggravant la crise, le duc François II tombe gravement malade peu après, terrassé par une violente attaque qui le laisse amoindri et incapable d’arbitrer les conflits.
Une coalition se dresse alors pour abattre Pierre Landais, devenu le seul maître d’un gouvernement sans garde‑fou : elle rassemble les plus grands barons du duché, et même François Iᵉʳ d’Avaugour, le propre fils naturel du duc. Tous partagent la même fureur envers ce « fils de drapier » devenu tout‑puissant.
Après l’échec d’une première tentative d’enlèvement, les conjurés comprennent que Landais ne tombera pas facilement. Déterminés à le renverser, ils se tournent vers la France pour lui demander un soutien militaire et financier décisif.
III. Le Marché de Dupes : Le Traité de Montargis
Fin octobre 1484, une délégation de conjurés — dont le maréchal de Rieux et le prince d’Orange, neveu du duc — conclut à Montargis un accord secret avec la régente Anne de Beaujeu. En échange d’un soutien financier et militaire de la monarchie, les barons livrent la souveraineté de la Bretagne à la France : ils reconnaissent Charles VIII comme héritier légitime du duché si François II meurt sans fils, validant ainsi la lecture française du traité de Guérande.
Pour ces seigneurs, le duc a rompu le pacte féodal en les marginalisant au profit de roturiers comme Landais. En se tournant vers Paris, ils ne pensent pas trahir la Bretagne, mais restaurer les « anciennes coutumes » qui font du duc un simple premier parmi ses pairs, soumis au conseil des grandes familles.
Ce traité de Montargis est un marché de dupes. Convaincus de défendre leurs privilèges, les barons ne voient pas qu’Anne de Beaujeu instrumentalise leur colère. En croyant éliminer Landais, ils offrent à la Couronne l’argument juridique décisif qui permettra d’imposer Charles VIII au duché.
Pour la France, cet accord fournit désormais une justification recevable aux yeux de l’Europe : le duché doit lui revenir. Plusieurs historiens considèrent que c’est à ce moment précis que la politique française change de nature, passant d’une pression opportuniste à une véritable stratégie d’annexion.
IV. Le gibet de Biesse et la riposte du Duc
En juillet 1485, une opportunité s’offre aux barons insurgés : la colère des Nantais, exaspérés par la fiscalité que Landais impose en passant outre les États de Bretagne — seule assemblée habilitée à autoriser toute levée d’impôt — et par l’arrestation de plusieurs notables pour insubordination, amène la ville au bord du soulèvement. À ce climat explosif s’ajoute la complicité du gouverneur du château, grassement payé pour ouvrir les portes. Les insurgés s’emparent alors sans difficulté du château de Nantes, la population laissant faire, et réduisent François II à l’impuissance, sans même solliciter l’aide française.
Arrêté puis jugé, Pierre Landais est pendu le 19 juillet au gibet de l’île de Biesse. En août, les rebelles arrachent des lettres de pardon à un duc brisé. Persuadés de restaurer le Conseil ducal par cette mesure de « salut public », les conjurés viennent pourtant d’abattre, malgré son despotisme et son enrichissement outrageux, le seul homme capable de résister à la Couronne.
L’exécution agit comme un électrochoc sur François II. Décidé à reprendre la main, il confie les Sceaux à Jacques de La Villéon. Grand juriste et sénéchal de Rennes, ce dernier a vu de près les ravages des vendettas politiques pour avoir été forcé de présider le procès de Landais. En tant que chancelier transitoire, sa priorité est claire : substituer la stricte rigueur du droit aux passions partisanes.
L’ordonnance de septembre 1485
C’est sans doute cette expérience — celle d’une procédure arrachée par la force, dépourvue de cadre institutionnel solide — qui inspire à La Villéon, deux mois plus tard, l’ordonnance de septembre 1485 instituant les Grands Jours de Bretagne. Cette cour de justice souveraine et professionnelle remplace la vendetta seigneuriale par la procédure et interdit tout recours vers le Parlement de Paris. En centralisant la justice ducale — préfigurant le futur Parlement de Bretagne —, ce texte a été accepté moyennant un compromis : il garantit l’impunité des barons, sécurise leurs privilèges et simule une unité retrouvée face à la France. Mais cette cour disparaît dès 1488–1491, emportée par la crise finale du duché.
L’arrivée de Philippe de Montauban
Dans ce contexte de reconstruction, François II nomme à la tête de la chancellerie Philippe de Montauban, alors président de la Chambre des comptes de Vannes. Issu de la moyenne noblesse et affranchi des rivalités féodales, cet homme d’État rigoureux se montre un serviteur loyal et compétent, n’ayant d’autre parti pris que celui de l’autonomie du duché.
Avec lui, François II trouve le visage d’une autorité restaurée. Montauban et le garde des sceaux, Jacques de La Villéon, formeront ainsi un binôme efficace à la tête des institutions jusqu’à la mort de ce dernier, en septembre 1487.
V. Le crépuscule d’un duc : trahisons, droit et dernier rempart
En coulisses, Anne de Beaujeu déploie l’art politique hérité de son père. Informée des tensions entre François II et son fils naturel après l’affaire Landais, elle offre à François d’Avaugour le collier de l’Ordre de Saint‑Michel. En acceptant l’insigne et une généreuse rente, Avaugour s’engage à servir exclusivement le roi de France.
Richement doté et élevé comme un prince, il choisit le pragmatisme : convaincu que le duché est condamné, il sacrifie les ambitions de son père. Là où Jean II de Rohan prend les armes, Avaugour sert la monarchie par une inaction calculée. La France saura le récompenser largement après la guerre.
Le sursaut dynastique de 1486
Meurtri par la rupture avec son fils, François II abat sa dernière carte. En 1486, il convoque les États de Bretagne pour sanctuariser sa lignée : Avaugour est contraint de renoncer définitivement à toute prétention successorale s’il veut conserver son héritage breton, et les États reconnaissent officiellement la jeune Anne, âgée de neuf ans, et sa sœur Isabeau comme les seules héritières légitimes du duché.
De plus, pour contrer les ambitions juridiques de Paris, les États de Bretagne rejettent en bloc l’interprétation française du traité de Guérande. Ils rappellent que le droit coutumier breton autorise la succession féminine à défaut d’héritier mâle ; et puisque la dernière héritière de la maison de Penthièvre est elle aussi une femme, l’achat de ses droits par Louis XI ne change rien : la légitimité du duché revient de droit à la fille du duc régnant, Anne de Bretagne.
En mai 1487, la mort de la duchesse Marguerite de Foix laisse la jeune Anne plus vulnérable que jamais. Pour encadrer ses filles, François II rappelle Françoise de Dinan, qui reprend la charge de gouvernante. Mais, conscient du péril, il confie aussi la maison de la princesse à Jean Meschinot, nommé maître d’hôtel. Le vieux poète‑soldat, serviteur de cinq ducs successifs, devient le gardien de son entourage et l’ultime rempart moral de la dynastie. Il veille sur l’enfant et sur l’avenir du duché alors que, dehors, les loups s’apprêtent à entrer dans la bergerie.
Patriotique et lucide, Meschinot avait su, dans certaines de ses ballades, comme La cour est une mer, comparer une cour royale à un navire en perdition, menacé non par la tempête mais par la mutinerie de ses propres officiers. Écrites dès les années 1460, ces lignes prémonitoires s’appliquent désormais tragiquement au duché, miné de l’intérieur par les factions et les intrigues.
VI. Le grand basculement : De la ruse de Châteaubriant à la naissance d’une souveraine
L’asile de la discorde
En janvier 1487, Louis d’Orléans fuit la cour de France après un coup de force manqué et se réfugie en Bretagne auprès de son cousin, le duc François II, accompagné de Dunois, autre prince issu de la maison d’Orléans. En accueillant ces fugitifs de haut rang, le duc commet une erreur majeure : il offre à la régente, Anne de Beaujeu, le prétexte rêvé pour intervenir dans le duché en exigeant qu’on lui livre les rebelles. Mais François II s’accroche encore à une illusion : il se convainc qu’une victoire de son cousin lui apporterait un précieux soutien et préserverait la souveraineté bretonne.
Le traité de Châteaubriant : le pont-levis abaissé
Inquiets de la réaction française, les grands barons bretons cherchent à expulser ces exilés devenus compromettants. Sous l’impulsion du maréchal de Rieux et de Françoise de Dinan, ils se réunissent en secret au château de Châteaubriant. Informée par ses espions, la régente Anne de Beaujeu leur propose aussitôt un marché : le traité de Châteaubriant. Le roi de France s’engage à n’envoyer que 4 000 hommes — avec le soutien armé des barons — dans le seul but d’arrêter les princes rebelles, promettant de retirer ses troupes aussitôt après, sans porter atteinte au duc ni à son territoire.
Convaincus de signer une simple opération de maintien de l’ordre, les seigneurs bretons promettent naïvement d’ouvrir les portes de leurs forteresses.
Le piège se referme : de l’illusion à l’invasion
Dès le printemps 1487, le traité de Châteaubriant révèle sa vraie nature. Pensant offrir des gages de bonne foi et s’éviter la guerre, les grands barons ouvrent, comme convenu, les portes des places stratégiques des Marches : Châteaubriant (fief de Françoise de Dinan), Ancenis (maréchal de Rieux) et Clisson (François Iᵉʳ d’Avaugour). Pour la monarchie, ces forteresses deviennent un cheval de Troie. Ce n’est pas un escadron de police, mais une véritable armée d’invasion de 15 000 hommes qui entre en Bretagne. À peine installée, le masque tombe : l’offensive royale se durcit. Vannes et Ploërmel tombent, et les troupes royales mettent le siège devant Nantes.
La capitale ducale ne doit son salut qu’à l’union sacrée scellée entre la population et les défenseurs de la ville, au premier rang desquels s’illustre Dunois, fidèle au duc.
Un répit trompeur : Si le siège de Nantes est levé le 6 août, l’armée française maintient des garnisons stratégiques à Vitré, Dol, Auray et jusqu’à Saint‑Aubin‑du‑Cormier, étranglant méthodiquement l’économie du duché en détruisant les récoltes, en verrouillant les lignes de communication et en passant au fil de l’épée tous ceux qui tentent de résister.
VII. La campagne de 1488 : L’agonie d’un duché
Durant l’hiver 1487–1488, la Bretagne tente désespérément de se réorganiser. Toutes les voies diplomatiques ayant échoué face à l’intransigeance d’Anne de Beaujeu, il devient clair que la régente ne veut plus seulement récupérer les princes rebelles : elle entend désormais soumettre la Bretagne tout entière. Dans ces conditions, la guerre devient inévitable.
C’est alors qu’un retournement inattendu se produit : Jean de Rieux, les Laval et Châteaubriant, signataires du traité, reviennent vers François II. Humiliés par la duplicité française et conscients du danger mortel qui pèse désormais sur le duché, ils se rallient à lui pour tenter une dernière défense commune.
Affaibli par plusieurs attaques neurologiques passagères, peut-être d’origine épileptique, François II est désormais considérablement diminué. La nécessité de rétablir l’unité bretonne s’impose alors. le duc choisit de leur pardonner. Il a besoin d’eux.
Pendant ce temps, le gros de l’armée française repasse la frontière vers l’Anjou pour se réorganiser, dans l’attente des renforts commandés pour le printemps : l’élite des mercenaires de l’époque, les redoutables piquiers suisses, ainsi que les arbalétriers napolitains.
Contrairement à la France, dotée d’une armée de métier aguerrie et d’une artillerie moderne, le duc François II ne peut aligner qu’un assemblage disparate de milices, de nobles et de mercenaires sans cohésion d’à peine 8 000 hommes. Les alliances internationales s’effondrent : la Castille et l’Aragon se gardent d’intervenir, et le Saint‑Empire, englué dans ses crises aux Pays‑Bas est incapable d’aider la Bretagne.
Quant à l’Angleterre, elle choisit la neutralité par prudence. Henri Tudor, devenu Henri VII en 1485, doit en grande partie son trône à l’aide financière et militaire fournie par la régente Anne de Beaujeu après sa fuite de Bretagne. Enchaîné par cette dette et par la fragilité de son règne, le premier des Tudor refuse d’engager officiellement son royaume pour sauver François II. Seule concession tolérée par Londres : en mai 1488, Lord Scales, débarque à Saint‑Malo avec un contingent privé d’environ cinq cents archers.
Aux abois, François II n’a plus aucune carte en main : il lui manque plusieurs milliers d’hommes pour faire face à la menace. C’est alors que le maréchal de Rieux et son cercle familial proposent une solution de dernier recours : faire appel à Alain d’Albret. Puissant seigneur béarnais apparenté aux plus grandes familles bretonnes, dont Rieux et Châteaubriant, et arrière-petit-fils du duc Jean IV, Albret apparaît comme le seul capitaine capable de lever immédiatement trois à quatre mille combattants d’élite et de les acheminer par mer jusqu’en Bretagne. Mais cet appui providentiel a un prix exorbitant : Albret exige en échange la main de la jeune héritière, Anne. Le duc, acculé par l’urgence militaire et sous la pression de ses barons, finit par s’y résoudre.
Au printemps 1488, renforcée par l’arrivée de ses contingents suisses et napolitains ainsi que par les garnisons restées en place, l’armée française de Louis de La Trémoille déferle de nouveau sur la Bretagne. Châteaubriant et Ancenis, premières places visées après le retour de leurs seigneurs auprès de François II, tombent rapidement. Les verrous stratégiques cèdent ensuite les uns après les autres, jusqu’à la chute de la gigantesque forteresse de Fougères, le 19 juillet. Les mercenaires d’Albret, fraîchement débarqués près de Quimper, se hâtent de rejoindre l’armée ducale sur la route de Rennes pour tenter de stopper la marche implacable de l’armée royale.
Le choc de Saint-Aubin-du-Cormier
Le 28 juillet 1488, le sort de la Bretagne se joue sur la lande du bois d’Uzel, près de Saint‑Aubin‑du‑Cormier. Deux armées très différentes se font face. L’armée bretonne rassemble un peu plus de onze mille hommes : une coalition hétéroclite de Bretons, Gascons, Béarnais, Navarrais, mercenaires allemands et les archers anglais, sans véritable cohésion ni commandement unifié.
En face, La Trémoille aligne près de quinze mille soldats aguerris, appuyés par une artillerie redoutable et par l’élite des mercenaires suisses et napolitains. Le rapport de force est écrasant.
En quelques heures, la puissance militaire bretonne s’effondre, laissant près de six mille hommes sur le champ de bataille côté breton, contre trois fois moins côté français. Tout l’escadron des archers anglais est anéanti, y compris Lord Scales, qui combat à pied aux côtés de ses hommes.
La Trémoille n’épargne que les captifs de haute valeur politique. Louis d’Orléans et le prince d’Orange sont faits prisonniers. En revanche, les soldats à pied qui n’ont pas réussi à s’enfuir dans les bois sont méthodiquement massacrés.
François de Rohan, le fils aîné du vicomte, tombe au combat en défendant le duché alors que son propre père a fait le choix du camp français. Quant aux capitaines venus avec le duc d’Orléans, ceux qui ont survécu sont jugés sommairement, exécutés pour l’exemple quelques jours plus tard, et leurs terres sont confisquées.
Montés à cheval et entourés de leur cavalerie, Dunois, Albret, Rieux et Châteaubriant parviennent à décrocher au moment de l’encerclement : dans la logique de la guerre féodale, préserver le commandement était impératif pour poursuivre la lutte.
Cette bataille décisive brise le dernier sursaut de la Bretagne. Anne de Beaujeu et Charles VIII achèvent dans le sang ce que Louis XI avait commencé par la ruse. Au cri de « Pas de quartier », la brutalité féodale et la puissance de la première armée d’Europe emportent l’Ost breton, les milices et les mercenaires venus en renfort, scellant définitivement le destin du duché. L’ampleur de la défaite oblige le duc à accepter des négociations : il n’a plus les moyens de résister militairement au roi de France.
Après la défaite de Saint‑Aubin‑du‑Cormier, l’armée française marche sur Rennes. La ville refuse de céder, déclarant ne craindre ni le roi ni sa puissance. Face à cette détermination, et à une cité solidement fortifiée et dotée d’une excellente artillerie, La Trémoille — qui n’a pas oublié l’échec de Nantes — renonce à établir un siège. Il contourne Rennes et réduit méthodiquement les places fortes de la région, presque toutes promptes à négocier leur reddition, jusqu’à la capitulation de Saint‑Malo, le 14 août.
VIII. L’héritage : le duché en sursis
Le 19 août 1488, François II signe le traité du Verger. Il y confirme sa vassalité envers le roi, bannit ses alliés étrangers et cède quatre forteresses clés, dont Fougères. Surtout, le traité stipule que ses filles, Anne et Isabeau, ne pourront se marier sans l’accord préalable du souverain.
Affaibli et politiquement isolé, François II se retire à Couëron. Victime d’une chute de cheval, il dicte son testament le 7 septembre et meurt deux jours plus tard. À seulement onze ans, Anne hérite d’un duché juridiquement autonome mais placé de facto sous tutelle française.
Un testament, deux factions
Ultime acte politique du duc, ce testament est à la fois un texte de résistance et le germe d’une profonde discorde. François II, dans un dernier sursaut de souveraineté, exige que le mariage d’Anne demeure conditionné à l’accord des États de Bretagne. À son chevet, il fait jurer aux grands du duché de défendre les libertés bretonnes et les droits de son héritière.
Rédigé dans l’urgence, le document ne désigne aucun régent unique et place Anne sous l’autorité d’un conseil de tutelle collégial, sans hiérarchie claire. Mais en confiant la garde physique de la jeune duchesse au maréchal Jean de Rieux et à Françoise de Dinan, François II crée une faille tragique : fort du contrôle de la jeune héritière et du commandement de ce qu’il reste de l’armée, Rieux s’impose rapidement comme l’homme fort du duché.
Le pouvoir breton se fracture aussitôt entre deux factions : le parti de l’administration, mené par le chancelier Philippe de Montauban, indéfectiblement loyal à la souveraineté ducale, et le parti féodal, emmené par le maréchal Jean de Rieux, soucieux de préserver avant tout les privilèges de la haute aristocratie et ses propres intérêts.
IX. La fin d’un monde
Si la fin de l’autonomie bretonne s’explique autant par les faiblesses structurelles du duché et la personnalité de François II que par la crise morale de son aristocratie, elle tient surtout à l’ingérence royale qu’ont encouragée les grands. En renonçant à l’idéal chevaleresque pour les pensions de la monarchie française et en appelant Paris pour trancher leurs querelles, les barons ont ouvert la brèche. À l’aube des années 1480, le duché n’est plus un bloc uni, mais un territoire fissuré dont la Couronne exploite chaque faille.
Dans ce contexte, le passage de témoin entre François II et sa fille Anne marque le crépuscule d’une époque. Le règne du duc fut le chant du cygne d’une Bretagne médiévale, fidèle à ses codes féodaux. Grand mécène, il donna à sa cour un éclat remarquable tout en demeurant attaché à une cause unique : préserver l’indépendance de son pays.
Désormais seule face aux appétits du roi de France, du maréchal de Rieux et d’Albret, la jeune duchesse doit résister. Loin de l’héroïne de roman, elle se bat avec pragmatisme pour sauver ce qui peut l’être. À la liesse paternelle, elle oppose une devise de fer : « Non mudera » — la promesse de ne jamais varier. Elle l’honore jusqu’à son dernier souffle, faisant de la défense des libertés bretonnes le fil conducteur de sa vie, fidèle au dernier vœu de son père.